Dans les collections permanentes du musée Delacroix se trouvent deux toiles bien particulières : un portrait d’Eugène Delacroix (1798-1863) par son ami Thales Fielding (1793-1837) et un portrait de Fielding par Delacroix.
Thales Angelo Vernet Fielding fut baptisé à l’église All Saints de Stamford dans le Lincolnshire[1], le 4 décembre 1793.
Il était l’un des cinq fils[2] du peintre Nathan Theodore Fielding (1747 ?-1814) et d’Elizabeth Baker (1760 ?-1807 ?).
En 1810, il exposa pour la première fois à la Society of Painters in Water Colours (Société des aquarellistes). Il fut sans doute aussi formé par son père et peut-être d’autres tuteurs, puis il devint étudiant aux Royal Academy Schools (Écoles de l’Académie royale de peinture) sous le matricule H1057 après avoir été pris à l’essai le 27 juillet 1813. D’ailleurs, le 22 mars 1815, « T. A. Fielding » apparaît sur le registre des étudiants autorisés à dessiner dans la galerie Townley du British Museum. Il était recommandé par un des membres de la Royal Academy, Henry Fuseli[3] (1741-1825).
En 1818, il fit probablement un passage à la British Institution School of Painting[4] (École de l’Institution britannique de peinture)
De 1814 à sa mort, il exposa à la Royal Academy, la Society of British Artists et la British Institution.
En 1818[5], il s’installa au 26, Newman Street à Londres et, quand il résidait en Angleterre, ce fut son adresse jusqu’à sa mort.
En plus d’être un aquarelliste, il était aussi graveur à l’aquatinte et le fait que son style soit proche de celui de Theodore, son frère aîné, ralentit sa reconnaissance par le public.
En 1823, il séjourna à Paris avec son père et deux de ses frères, Theodore et Newton. Ils étaient venus en France afin de créer un atelier. Ce fut à cette occasion qu’ils devinrent tous ami avec Delacroix, mais le lien fut plus important entre Eugène et Thales. Ce fut l’aquarelliste Charles-Raymond Soulier (1792-1866) qui présenta Delacroix aux Fielding. Delacroix et Soulier se connaissaient depuis 1816 ; Soulier avait initié Delacroix à l’aquarelle, mais selon les techniques anglaises (Soulier avait grandi en Angleterre et était élève de Copley Fielding). Soulier apprit aussi l’anglais à Delacroix.
Thales Fielding profita de son séjour parisien afin d’exposer au Salon de 1824. En octobre de cette année-là, il partagea son atelier au 20, rue du Colombier (l’actuelle rue Jacob dans le VIème arrondissement de Paris) avec Delacroix. Ce fut sans doute lors de cette cohabitation artistique qu’ils peignirent leurs portraits.
De la fin mai à la fin août 1825, il fit un séjour à Londres avec Delacroix, puis ils retournèrent à Paris où Fielding resta jusqu’en 1827, puis il retourna à Londres gérer les affaires de sa famille. Ce fut cette année-là qu’il exposa son portrait de Delacroix à la Royal academy.
En 1829, il fut élu associé à la Society of Painters in Water Colours.
En 1836, il signa un contrat pour un salaire annuel de 300 £[6] en tant que professeur de dessin à la Royal Military Academy (Académie royale militaire) à Woolwich.
Emporté par une fulgurante maladie, il mourut chez lui, à Londres, le 27 décembre 1837, et fut enterré au cimetière All Souls à Kensal Green.
Le 7 floréal an VI (26 avril 1798), Ferdinand Victor Eugène Delacroix naquit à Charenton-Saint-Maurice. Il fut une surprise pour ses parents, Victoire Œben[7] (1758-1814) et Charles François Delacroix de Contaut (1741-1805) qui avaient déjà trois enfants : Charles-Henri (1779-1845), qui finit sa carrière avec le grade général d’empire[8], Henriette (1782-1827), qui épousa le diplomate Raymond de Verninac-Saint-Maur (1761-1822), et Henri, né en 1784 et tué à la bataille de Friedland le 14 juin 1804.
Leur dernier enfant est d’autant plus une surprise que Charles Delacroix avait un problème médical, un sarcocèle (une tumeur charnue du testicule), au moment de la conception. Le docteur Imbert-Delonnes réussit une première médicale en pratiquant l’ablation de cette tumeur et son patient se rétablit en deux mois. Comme Eugène naquit juste un peu plus de sept mois après l’opération de son père qui fut hautement commentée, quelques langues de vipères de salon prétendirent que le petit dernier des Delacroix avait pour père Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838) ; c’était vraiment accorder foi à des ragots, simplement parce que Talleyrand était proche des Delacroix.
Eugène perdit son père le 4 novembre 1805 et dès janvier de l’année suivante, Mme Delacroix s’installait pour quelques temps avec Eugène au 50, rue de Grenelle à Paris chez sa fille Henriette et son époux, Raymond de Verninac. Eugène se trouva donc proche du demi-frère de sa mère, le peintre Henri Riesener, ce qui l’introduisit dans le monde de la peinture ; il semble qu’il ait eu des dispositions pour la musique, mais son éducation musicale prit fin à la mort de son père (il resta lié à la musique par ses fréquentations et ses amitiés).
Ce fut également en 1806, à la rentrée d’octobre, qu’il fut envoyé au lycée Louis-le-Grand (lycée impérial à l’époque). Il fut bon élève et se fit des amis qu’il conserva jusqu’à sa mort.
En 1813, Eugène obtint un quatrième accessit de dessin et Riesener le présenta au baron Gérard (1770-1837) qui était un ancien élève de Jacques-Louis David (1748-1825), comme Riesener.
En 1814, il se retrouva orphelin et partit vivre chez sa sœur, qui résidait alors au 114, rue de l’Université.
En 1815, il obtint le premier accessit de dessin et termina sa scolarité. Grâce à Riesener, il intégra l’atelier du baron Guérin (1774-1833). Il y rencontra Théodore Géricault (1791-1824). Malgré la maigre rente qui lui venait de son père et quelques commandes, Delacroix manquait d’argent et l’enseignement en atelier privé revenait fort cher. Il alla à l’école des Beaux-Arts de Paris dès 1816, mais sa technique n’était pas assez bonne pour lui faire atteindre le prix de Rome. 1816 fut aussi l’année où il fit la connaissance de Soulier qui lui présenta les Fielding.
Delacroix commença sa carrière en tant que décorateur (de 1819 à 1821). Il quitta le domicile de sa sœur en 1820 et s’installa au 22, rue de la Planche (l’actuelle rue de Varenne).
Il exposa au Salon pour la première fois en 1822 avec La Barque de Dante ; si la toile qui se trouve aujourd’hui au Louvre fut achetée par l’État (moins cher que Delacroix ne la vendait), les réactions quant à son style furent partagées : la vieille garde détesta (sauf le baron Gros (1771-1835), qui était lucide quant à l’évolution de la peinture[9]), mais les critiques plus jeunes apprécièrent sa contribution.
Il est à noter qu’il était en retard et utilisa un vernis qui abima la toile (il eut l’autorisation de la restaurer lui-même en 1860). Il commit de nouveau la même erreur avec La Liberté guidant le peuple en 1830 ; cette toile fut récemment sauvée par les équipes du Louvre.
Toujours en 1822, sa sœur se retrouva veuve et il l’accueillit chez lui, ainsi que son neveu, Charles de Verninac (1803-1834).
En 1823, il retourna rue de Grenelle, mais au 114 cette fois-ci.
Tout comme Géricault qui s’inspirait de faits d’actualité, Delacroix peignit Scènes des massacres de Scio, qu’il présenta au Salon de 1824 afin que le public n’oublie pas le massacre d’avril 1822 commis par les Turcs sur la population de l’île de Chio[10].
S’il connaissait ses classiques latins et grecs, il se révéla aussi philhelhène et connaisseur en littérature étrangère : l’épisode choisit pour sa première toile n’est pas l’un de ceux repris par tant d’autres artistes qui ne connaissaient pas vraiment l’œuvre de Dante et son séjour en Angleterre l’initiera à Shakespeare dont le travail parlait à son imaginaire et sa sensibilité Romantique. Il connaissait aussi la littérature allemande.
En 1827, certains critiques assassinèrent La Mort de Sardanapale, mais Victor Hugo (1802-1885), encore une fois, défendit cette œuvre.
En 1830, Delacroix se trouva au cœur de la Révolution des Trois Glorieuses (du 27 au 29 juillet) qui lui inspira La Liberté guidant le peuple qu’il présenta (vernie trop vite) au Salon de 1831.
Ce fut en 1831 qu’il fut décoré de la légion d’honneur. Thales Fielding ajouta alors cette décoration à sa toile, mais nous ne savons pas exactement à quelle date.
En 1832, il séjourna au Maroc, en Algérie et en Espagne. Il y trouva l’inspiration pour de très nombreuses toiles.
En 1833, il rencontra chez un amis une domestique bretonne, Jeanne-Marie, dite Jenny, Le Guillou (1801-1869) qui entra à son service environ deux ans plus tard et qui fut son intendante, garde du corps, infirmière et amie jusqu’à sa mort.
Il reçut de nombreuses commandes de l’État, ce qui l’occupa pendant des années (notamment la décoration de la bibliothèque du Sénat et de la bibliothèque de l’assemblée nationale).
En 1839, il se rendit en Belgique et en Hollande.
En 1842, il fut gravement malade.
Le 5 juillet 1846, il fut promut officier de la légion d’honneur ; Thales Fielding n’était plus de ce monde pour modifier la décoration de son ami.
L’avènement de la République ne lui fit pas perdre ses contrats et, en mars 1850, il fut chargé de décorer la partie centrale du plafond de la galerie d’Apollon au Louvre. Cette année-là, il retourna en Belgique et Hollande et visita aussi l’Allemagne.
En 1855, il présenta une rétrospective de son œuvre lors de l’Exposition universelle (à cette occasion, Charles Baudelaire (1821-1867) écrivit un bel éloge du style de Delacroix) et il fut promu commandeur de la légion d’honneur.
En 1856, il s’installa 6, place de Furstenberg (où se trouve son musée aujourd’hui).
Après neuf candidatures, il fut enfin élu à l’Institut en 1857. Il pensa rédiger un Dictionnaire des Beaux-Arts, mais il tomba gravement malade en fin d’année (en juillet 1858, il n’était pas encore complètement remis). Il parvint à participer au Salon en 1859 – pour la dernière fois ; il retomba malade en janvier 1860.
Atteint de tuberculose, son état se dégrada en 1863 à partir de juin et à 6 heures[11], le 13 août, il s’éteignit en tenant la main de sa fidèle Jenny à qui il légua de nombreuses choses. Ce fut Jenny Le Guillou qui décida de faire éditer le journal que Delacroix avait tenu, parfois pas très régulièrement.
Il repose au cimetière du Père-Lachaise et sa fidèle Jenny l’y rejoignit, selon la volonté du peintre, en 1869.
Sources :
Myrone
(Martin), Drawing after the Antique at the British Museum - Supplementary
Materials: Biographies of Students Admitted to Draw in the Townley Gallery,
British Museum, with Facsimiles of the Gallery - Register Pages (1809 – 1817)
[téléchargeable ici]
https://www.britishmuseum.org/
https://www.assemblee-nationale.fr/14/evenements/delacroix.asp
https://www.musee-delacroix.fr
[1] : Les notices du musée Delacroix font naître Fielding dans le Yorkshire, comme son père et certains de ses frères, mais cette information est incorrecte. Il est vrai qu’il est plutôt compliqué de trouver une mention du baptême de Thales.
[2] : Tous les enfants Fielding furent artistes. Cinq fils sont mentionnés dans le Volume XVIII du Dictionary of National Biography édité par Leslie Stephen en 1885, mais seuls les quatre peintres y sont nommés : Theodore Henry Adolphus (1781-1851), Anthony Vandyke Copley (1787-1855), Thales et Newton Smith (1799-1856). Le cinquième frère s’appelait Felix F.F.R. Fielding (1784 ?-1853) ; nous n’avons trouvé que son nom et ses dates.
[3] : Né à Zurich, en Suisse, son nom était Füssli. Son père, Johann Caspar, était peintre ; malgré l’intérêt d’Henry pour la peinture, il le poussa vers la religion et Henry fut ordonné à vingt ans. Il changea de carrière peu après et, en 1764 à Londres, il rencontra le premier président de la Royal Academy, Joshua Reynolds qui l’encouragea. Ce fut à Rome, en poursuivant son apprentissage, qu’Henry italianisa son nom en « Fuseli ». Il repassa brièvement par Zurich, mais à partir de 1779, il travailla principalement en Angleterre.
[4] : La « British Institution for Promoting the Fine Arts in the United Kingdom » était une institution londonienne privée qui fut fondée en 1805 et fermée en 1867. Son but était de promouvoir les artistes vivants ou morts ; c’était une institution plutôt élitiste. Une école gratuite pour de jeunes étudiants fut ouverte et des prix de 50 £ ou 100 £ furent distribués dès 1807.
[5] : Les différentes sources que nous avons consultées ne concordent pas sur l’année de son installation à cette adresse et certaines donnent 1819 ou 1820.
[6] : Cette somme correspondrait à près de 44 000 £ en 2025. Ce salaire correspond à ce qui est proposé sur certains postes d’enseignement aujourd’hui, mais, en 1836, c’était un bon salaire.
[7] : Elle était la fille de Jean-François Œben (1721-1763), qui était l’ébéniste de Louis XV. Sa mère, Marguerite van der Cruse (1731-1775), épousa Jean Henri Riesener et leur fils, Henri François (1767-1828) devint peintre.
[8] : Mis à la retraite à la Restauration, il se retrouva « demi-solde » et ne toucha plus que la moitié de ce qu’il gagnait sous l’Émpire.
[9] : La fin de sa vie pourrait constituer un épisode des « horreurs de l’Histoire » : de cinglantes critiques, alors qu’il se rapprochait du style Romantique, et des problèmes personnels finirent par le pousser au suicide.
[10] : Aussi studieux que Géricault, Delacroix avait lu les Mémoires du colonel Voutier sur la guerre actuelle des Grecs, publiés en 1823 par Olivier Voutier lui-même et il avait déjeuné avec lui le 12 janvier 1824. Cette rencontre est mentionnée par Delacroix dans son journal.
[11] : C’est l’heure indiquée sur l’acte de décès (n° 1804). François-Honoré de Verninac, président du tribunal civil de Tulle et l’avoué Eugène Legrand firent la déclaration à la mairie (à l’époque, il était rare qu’une femme se charge d’une déclaration et, aux yeux du monde, Jenny n’était que la domestique).
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