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Curiosités de musée : Albertine de Christian Krohg

            Dans l’exposition consacrée à Christian Krohg (1852-1925) au musée d’Orsay, il y avait un coin de salle réservé à plusieurs toiles en lien avec un roman écrit par Krohg lui-même : Albertine. Cette histoire fut publiée le 20 décembre 1886 – le 21 décembre, le roman était interdit par le ministre de la justice et saisit par la police.

            Krohg était né dans une famille d’hommes d’état. Son grand-père, Christian, lui aussi (1777-1828), fut ministre et conseiller d’état et son père, Georg Anton (1817-1873), était homme d’état et légiste. Georg Anton envoya d’abord son fils à l’université de Christiania[1] afin d’y étudier le droit, mais il était écrit qu’il ne suivrait pas la voie familiale après avoir obtenu son diplôme et il apprit la peinture en Allemagne, à Karlsruhe.

            Krohg devint peintre, mais il fut aussi illustrateur, journaliste et écrivain, ce qui nous ramène à Albertine dont un exemplaire était présenté à gauche d’une gigantesque toile qu’il peignit afin de représenter une des scènes du roman : Albertine dans la salle d'attente du médecin de la police (peinte entre 1885 et 1887, ce qui montre qu’il avait prévu une sorte de marketing/promotion autour de son roman, en plus des illustrations qui y sont contenues).

            Krohg, même s’il venait d’une famille privilégiée, était tout à fait conscient des injustices sociales ; il les dénonçait dans ses toiles et dans ses écrits.

 Albertine dans la salle d'attente du médecin de la police (1885-1887)
 
Exemplaire d'Albertine exposé au musée d'Orsay

            Inspiré par quelques rencontres et par divers récits qu’il avait entendu au sujet de jeunes femmes perdues et abusées, Krohg se mit à écrire Albertine.

L’histoire du roman est celle d’une jeune couturière, Albertine, qui vit dans une petite maison sombre avec sa mère et son frère malade. Sa sœur est tombée dans la prostitution, qui est le problème que Krohg voulait dénoncer, car c’était une plaie pour de nombreuses femmes à l’époque, d’autant plus que la prostitution était légale (mais très réglementée) à l’époque. Albertine est souvent épuisée par son travail et ne sort pas beaucoup car elle trouve que ses vêtements sont trop misérables et elle en a honte. Un jour, elle emprunte le bel imperméable que sa sœur avait laissé à la maison afin de sortir avec une de ses amies, Jossa (Krohg fit le portrait de ce personnage[2] et la toile était présentée à Orsay).

 
Jossa (1887)
 

Un soir, un policier fait boire Albertine et la viole alors qu’elle est inconsciente. La honte d’avoir été violée, puis d’avoir été convoquée au poste de police afin d’être examinée par le médecin de la police, alors que ce genre d’examen est normalement réservé aux prostituées en activité, la traumatise encore plus (c’est cette scène humiliante où la victime d’un viol est une nouvelle fois abusée par des hommes que Krohg peint). En conséquence, Albertine commença alors à se prostituer ; elle finit même par inviter tous les hommes à venir chez elle gratuitement.

Krohg fit de son personnage le symbole de la condition des femmes dont la vie était souvent dure et qui n’étaient vraiment pas protégées par les autorités.

            Ce qui fit réagir la censure et la police, dont les représentants durent ne pas apprécier le rôle littéraire d’un policier imaginaire (qui ne l’était peut-être pas tant que ça) fut la scène finale, où Albertine, qui était une gentille jeune fille, devient une prostituée enragée (à cause du viol commis par un policier, ce que Krohg démontre et répète, car sans ce crime, Albertine serait encore en train de coudre à côté de la fenêtre à petits carreaux, demandant l’heure à sa mère et parlant du temps qu’il fait).

            Si le roman fut interdit, les lecteurs protestèrent vivement et Krohg défendit son œuvre au tribunal – d’abord à l’échelle locale, puis jusqu’à la cour suprême, mais l’interdiction fut maintenue, même si notre auteur expliqua aux juges que la drame vécu par Albertine l’avait été par l’une de ses modèles qui lui avait raconté son calvaire.

En janvier 1887, cinq mille manifestants vinrent protester sous les fenêtres du premier ministre Johan Sverdrup (1816-1892), mais ce dernier refusa d’autoriser Albertine. Il promit cependant de s’attaquer au problème dénoncé par Krohg dans son roman et, quelques années plus tard, la prostitution devint illégale en Norvège.

 

             Il y a eu quelques traductions de ce roman, en suédois et en allemand, au début du XXe siècle, mais pas en anglais ou en français et il est vraiment dommage que le musée d’Orsay n’ait pas fait faire une traduction de cette histoire. Du coup, nous envisageons d’essayer de le traduire en français.




[1] : Oslo, capitale de la Norvège, ne porte ce nom que depuis le 1er janvier 1925. Cette ville s’est appelée Christiania ou Kristiania entre 1624 et 1924. Comme le quartier de « Stamboul », donna son nom actuel, Istanbul, à Constantinople, le faubourg d’Oslo donna son nom moderne à la ville.

[2] : Le modèle était une jeune prostituée surnommée « Anna la brune » (Svart-Anna en version originale). Elle posa aussi pour la grande toile où Albertine doit passer chez le médecin de la police.


Exposition : Christian Krohg (1852-1925) - Le Peuple du nord au musée d'Orsay (jusqu'au 27 juillet 2025)

            Vous avez aimé l’exposition Caillebotte ? Vous allez adorer Krohg. Après Harriet Backer, Christian Krohg est un autre invité du nord et si vous ne le connaissez pas, courrez au musée d’Orsay afin d’admirer ses œuvres.

L’œuvre qui a été choisie pour l’affiche (photo ci-dessus), La Barre sous le vent ! [Hardt le] (1882), est magnifique et – franchement, aucune photo ne peut rendre justice aux coups de pinceaux de Krohg qui sont impressionnants. Il y a un peu moins de visiteurs que pour Caillebotte (pour l’instant ?), mais certaines œuvres présentent quand même des bouchons, mais l’attente vaut le coup afin de pouvoir admirer comment l’artiste mêlait couleurs et variait la taille de ses pinceaux afin d’obtenir des effets différents.

Si nous avions eu à choisir une toile pour annoncer cette exposition, nous aurions été tentée de choisir Femme coupant du pain (1879) :


Notre photo ne rend absolument pas justice à cette œuvre dont la lumière semble vraiment venir d’une fenêtre qui serait située quelque part derrière nous.

En plus de son coup de patte et de la qualité de son travail, Krohg avait une compassion qui alimentait ses créations et il devrait être beaucoup plus connu dans le monde entier.

Le musée d’Orsay nous dit :

Christian Krohg (1852-1925)

Le peuple du nord

L'exposition que le musée d'Orsay consacre à l'artiste norvégien Christian Krohg est la toute première rétrospective de l’artiste en dehors de la Scandinavie, venant à la suite de plusieurs expositions à Oslo et Lillehammer en 2012, puis à Copenhague en 2014. En mettant en lumière les œuvres naturalistes et engagées de Krohg, le musée offre une nouvelle perspective sur l’art norvégien de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

À travers un panorama approfondi du parcours artistique de Krohg, l’exposition s’attache à révéler sa modernité picturale et son engagement humaniste. Bohème et fervent défenseur des causes politiques et sociales de son époque, Krohg, également écrivain et journaliste, dépeint avec une profonde empathie la condition du peuple scandinave, le monde du travail, la misère, ainsi que les injustices subies par les femmes.

Le parcours de l’exposition met en valeur ses liens picturaux avec les artistes français que Krohg découvre lors de ses séjours parisiens – notamment Gustave Courbet, Edouard Manet et les impressionnistes. Dans sa série des marins, poursuivie tout au long de sa vie, comme dans ses scènes de genre ou dans ses portraits, Krohg cherche à donner à ses œuvres un sentiment d’immédiateté en utilisant des compositions déséquilibrées, des cadrages audacieux et des postures dynamiques. Son credo, « tout est une question de cadrage », est le fondement d’une recherche artistique d’une grande modernité. Membre de la bohème provocatrice de Kristiania – l’ancien nom d’Oslo –, Krohg fait polémique et scandale auprès de la bourgeoisie et des élites artistiques. Le visiteur découvrira dans l’exposition les portraits que l’artiste réalise des membres de ce milieu bohème et libertaire, ces jeunes artistes, écrivains et intellectuels qui se réunissent dans les cafés de la capitale et contestent avec vigueur la structure sociale dominante.

 

Un Zola norvégien ?

En 1886, Krohg publie son roman Albertine, histoire d’une ouvrière violée devenue prostituée, roman que la police saisit rapidement au motif qu’il porte atteinte aux bonnes mœurs. Malgré les controverses, Krohg défend sa liberté d’expression contre la censure. Il réalise alors son tableau le plus important, la grande toile Albertine tirée de son roman, poussant la provocation jusqu’à engager des prostituées comme modèles. Peu d’œuvres d’art norvégiennes ont suscité un débat aussi intense, par la mise en lumière d’une facette particulièrement sombre de la société norvégienne. D’autres grandes compositions naturalistes et engagées, telle que La Lutte pour la survie, témoignent de l’attention que porte l’artiste aux membres les plus vulnérables de la société. Enfin, qu’il s’agisse du quotidien simple des habitants de Skagen au Danemark ou de celui de sa propre famille, ses toiles dévoilent l’intérêt de l’artiste pour la sphère intime. Ses œuvres, qui mettent en exergue le soin que peuvent s’apporter les membres d’une famille, se caractérisent par une grande douceur et témoignent de sa profonde humanité. En plaçant l’empathie au cœur de son travail, il parvient à capter l’attention du spectateur pour accomplir son idéal : « œuvrer au progrès humain. »

            Que vous connaissiez déjà son travail ou pas, allez visiter cette exposition, vous ne serez pas déçus.