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Delphes ?
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Non, Beaulieu-sur-Mer.
Cette
œuvre n’est pas un bronze grec antique, mais une réplique en plâtre qui se
trouve dans la bibliothèque de la magique et somptueuse Villa Kérylos. C’est
l’une des copies d’œuvres classiques qui furent choisies par le propriétaire de
la villa : Théodore Reinach (Saint-Germain-en-Laye,
3 juillet 1860 – Paris XVI, 28
octobre 1928).
En effet, si notre histoire finit à
Beaulieu-sur-Mer, en revanche, elle commence à Delphes.
Elle
commence à Delphes au Ve siècle avant notre ère. Ce bronze nous est
parvenu par miracle ; de cette ère, il ne nous reste en tout que cinq
grands bronzes, car la plupart des œuvres ont été fondues à diverses époques.
Ce
qui rend l’ἡνίοχος (celui qui tient les rênes)
exceptionnel – en plus d’avoir survécu grâce à un glissement de terrain à la
suite du tremblement de terre de 373 avant notre ère qui l’a enseveli et donc
protégé d’une fonte intempestive – c’est que nous avons une fourchette de dates
pour sa création, ce qui est plus que rare, grâce à une inscription sur son
socle.
Lors des jeux delphiques de 478 ou 474 avant JC, le Sicilien Polyzalos
avait financé un char de course qui remporta l’épreuve. Ce qui est également
fascinant, c’est que le texte du socle de la statue commémorant la victoire de
Polyzalos fut corrigé ; la version initiale, en graphie de Syracuse
d’après les hellénistes qui découvrirent cette œuvre, nous dit que « Polyzalos,
maître de Géla, a dédié ce monument commémoratif (Μνᾶμα
Πολύζαλος με Γέλας ἀνέθεκεν ἀνάσσον) » ; la correction, en écriture
ionienne, cherche à faire oublier que Polyzalos était devenu le tyran de Géla à
la suite de son aîné Hiéron, ancien tyran de Géla qui était devenu tyran de
Syracuse à la mort de leur aîné Gélon, en déclarant que « Vainqueur grâce
à ses chevaux, Polyzalos m'a consacré. Très honoré Apollon, fais prospérer ce
fils de Déinoménès ! (Νικάσας ἵπποισι Πολύζαλός
μ’ἀνέθηκεν / ὑιος Δεινομένεος, τόν ἄεξ’, εὐόνυμ’ Ἄπολλον) ». Soit Polyzalos
a souhaité être plus humble afin de ne pas offenser Apollon, soit Hiéron exigea
que son cadet ne fasse pas une offrande trop somptueuse.
Comme
l’inscription est très abîmée, Théophile Homolle avait des
interrogations sur certains détails (Cf. Comptes rendus des séances
de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, « Lettre relative à
la statue de bronze découverte à Delphes » 40ᵉ année, N. 3, 1896. p. 187).
Une
inscription trouvée près de l’ensemble, qui devait compter l’aurige, le char, quatre
chevaux et deux lads, attribue peut-être cette œuvre au sculpteur
Sotades. Certains associent cette œuvre à Pythagore de Samos.
L’ensemble de
l’offrande fut enseveli à la suite d’un séisme et ce ne fut donc qu’en 1896 qu’elle
fut déterrée.
Georges Radet,
qui constituait à lui seul la promotion de l’École française d’Athènes de 1884,
écrivit L’Histoire et l’œuvre de l’École française d’Athènes où il livre des informations précieuses sur
la création, la vie et le fonctionnement de l’École française d’Athènes et où
il relate la découverte de l’aurige ainsi : « A l'extrémité nord-ouest
du sanctuaire, Bourguet et Fournier, du 28 avril au 7 mai,
trouvèrent mieux encore. En contre-bas du théâtre, entre la façade extérieure
du mur de scène et l'épaulement nord de la Voie sacrée, à quelques pas de la
Chasse d'Alexandre, ils eurent la joie de voir apparaître, « dans toute la
fleur de sa patine vert-bleu, sans une oxydation, une déformation, ni un défaut, » le
joyau des fouilles, ce merveilleux bronze de Polyzalos, universellement admiré
aujourd'hui sous le nom d'Aurige. »
D’ailleurs,
au sujet du nom, Théophile Homolle trouvait qu’il n’était pas vraiment
approprié pour une œuvre grecque (un peu comme la Vénus de Milo qui
devrait être l’Aphrodite de Melos). Solution de facilité, simple erreur,
nivellement par le bas ou supériorité en nombre des latinistes ? L’hêníokhos fut baptisé en latin.
La dernière fois que nous avons
croisé l’aurige au musée de Delphes, nous n’avions pas encore d’appareil photo
numérique et nous n’avons pas retrouvé nos propres clichés. Nous allons donc
emprunter quelques images sur Internet.
Ce qui reste frappant – et extraordinaire
– après ces si nombreux siècles passés sous terre dans une sorte de glaise qui
aurait pu causer des dommages irréversibles sur cette œuvre, c’est son regard. Du
coin de l’œil, si vous êtes à une certaine distance, la statue peut vous donner
l’impression que quelqu’un vous observe :
Les yeux de la statue ont des
éléments différents (blanc de l’œil, pupille, iris, tour de l’iris et même un
petit morceau de corail pour le coin de l’œil), mais la totalité de l’œuvre est
époustouflante pour une œuvre aussi ancienne. Les cils ont été ajoutés, lèvres
et dents sont dans d’autres matières afin que l’ensemble ne soit pas
monochrome.
Plus d’un siècle après nous être revenu, des archéologues
et scientifiques décidèrent d’étudier l’Aurige de plus près. Entre 2017 et
2022, le musée du Louvre, l’École française d’Athènes (EFA) et le gouvernement grec
travaillèrent ensemble en utilisant les dernières technologies à leur
disposition.
Dès le début, Homolle et ses
confrères avaient compris que l’Aurige était extraordinaire, mais aujourd’hui
encore ceux qui se penchent sur lui découvrent toujours plus de preuves de son
caractère exceptionnel. Notamment, les nombreuses soudures qui réunirent les
diverses parties de l’Aurige sont d’une telle qualité que des spécialistes n’ont
pu parvenir à les détecter.
Des analyses sur les métaux et
sur des restes des noyaux de coulée (Homolle et ses collègues n’avaient pas
complètement nettoyé l’intérieur de la statue) ont permis de faire une multitude
de découvertes dont la zone géographique où l’œuvre fut fondue. Il fut
également possible, grâce à toutes les données récoltées, de reconstituer la polychromie
d’origine (le métal de base, le décor du bandeau, des sourcils, des lèvres et
des dents) :
Le Louvre nous apprend qu’il y eu un colloque « L’Aurige de Delphes et la grande statuaire
grecque en bronze : nouvelles perspectives à l’époque dite du style sévère
» sur le sujet en décembre 2022 (Voir pour les résultats de l’étude sur
l’Aurige et pour le colloque le site du C2RMF et celui de l’EFA); l’École
française d’Athènes a mis en ligne un court documentaire sur le sujet :
L’hêníokhos n’a pas fini de nous fasciner.