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Jean Antoine Constantin, père de la peinture provençale

Jean Antoine Constantin, parfois appelé Constantin d’Aix (Marseille, 20 janvier 1756 – Aix-en-Provence, 9 janvier 1844) enseigna le dessin, notamment à François Marius Granet (1775-1849) et à Auguste de Forbin (1777-1841). Il inspira bien des peintres et est en général considéré comme l’un des pères de la peinture provençale.

Autoportrait de Constantin d’Aix

conservé au musée Granet à Aix-en-Provence

 

            Les parents de Jean Antoine sont une sorte de mystère généalogique, mais nous avons l’espoir que notre plongeon dans les registres de leur paroisse à Marseille, la collégiale St-Martin, nous aura permis de résoudre cette énigme et que les maigres informations données par les curés au moment de l’enregistrement des actes permettent de comprendre la composition de cette famille.

En 1752, Jean Gabriel Constantin, qui préférait se faire appeler Gabriel, quitta son Carpentras natal afin de se faire maraîcher à Marseille (les curés le désignaient comme « paysan »). Ses parents se prénommaient François et Marie. Il ne savait pas écrire, ni même signer son nom. Il était peut-être né vers le début des années 1720.

Dans la paroisse St-Martin, il rencontra Marie Françoise Talasin (attention, c’est à partir de maintenant que la famille Constantin va grandement se compliquer). Elle était tout aussi illettrée que lui et était peut-être née à la fin des années 1720 : en effet, lors de son mariage en 1754, elle est déclarée « majeure », ce qui veut dire qu’elle avait au moins vingt-cinq ans, puisque, depuis l’Ordonnance de Blois de 1579, promulguée par Henri III (1551-1589), la majorité était à cet âge-là pour les hommes et les femmes - avec quelques rares exceptions régionales dans le pays).

Le 21 janvier 1754, Marie Talavin donna naissance à un garçon et, dès le 22,  Gabriel fit baptiser François, son « fils naturel », par les curés de St-Martin.

Le 7 mai de la même année et toujours à St-Martin, François fut légitimé lors du mariage de ses parents, Gabriel Constantin et… Françoise Tayavin. Elle ne s’appellait plus Marie Françoise Talavin. Le curé des parents de Gabriel avait communiqué leur consentement au curé de St-Martin. Françoise avait déjà perdu ses parents (Pierre Tayavin et Marie Magdeleine Vial).

S’il vous prenait l’envie de consulter des bases de données généalogiques, vous trouveriez sur certains arbres que Jean Gabriel Constantin a eu un enfant avec « Françoise Cayavin ou Tayavin » et qu’il en a eu quatre avec Françoise Vial. En fait, il manque un enfant à ce décompte et « Marie Françoise Talavin/Françoise Tayasin » et « Françoise Vial » sont la même femme.

Les registres de St-Martin n’ont aucun acte de décès pour « Marie Talasin » ou « Françoise Tayasin » et aucun autre mariage pour Gabriel Constantin. Puisque les enfants sont déclarés comme étant légitimes, il est donc logique de considérer qu’après son mariage Mme Constantin a utilisé un autre patronyme pour nom de naissance : le 12 mars 1755, Françoise Vial (le même nom de famille que la mère de « Françoise Tayasin » qui avait épousé Gabriel Constantin le 7 mai 1754) donna naissance à Jean François Constantin, que Gabriel fit baptiser à St-Martin le lendemain.

Le 20 janvier 1756, Françoise donna naissance au futur premier maître de Granet, Jean Antoine, ainsi qu’à son jumeau Ferréol, qui furent baptisés le lendemain. Le parrain de Jean Antoine était Jean Antoine Musson, qui était négociant, et sa marraine s’appelait Françoise Magdelaine Nevière

Le  4 novembre 1757, les Constantin accueillaient Jeanne Barbe, qui fut baptisée à St-Martin le lendemain (c’est là qu’elle épousa Jean Baptiste Bonnefoy, le 7 mai 1776 ; Gabriel et Françoise étaient tous deux en vie).

Le 25 mars 1763, naissait leur dernière enfant, Marie Jeanne Joseph. Contrairement à ses frères et sœurs, elle ne fut baptisée que le 27 mars (elle épousa Joseph Bonnefoy le 15 mai 1785 à St-Martin ; Françoise Vial n’était plus de ce monde).

La Révolution a dû faire se déplacer les Constantin car, après 1785, à l’exception de Jean Antoine dont nous connaissons les mouvements, ils semblent disparaître de Marseille.

 

            Tout comme Granet, Jean Antoine Constantin venait donc d’une grande famille très modeste. Malgré le manque d’instruction de ses parents, son don pour le dessin, puis pour la peinture, fut encouragé.

À onze ans, l’enfant fut remarqué par Gaspard Robert qui le fit entrer dans sa fabrique de faïences dans le quartier de Saint-Jean du Désert (aujourd’hui dans le XIIe arrondissement de la ville). Le quartier de la paroisse St-Martin où naquit Constantin d’Aix se trouvait dans l’actuel Ier arrondissement, pas trop loin du quartier des célèbres faïenceries de la ville.

Incidemment, l’église même de la famille Constantin a peut-être contribuée à développer les talents artistiques du jeune Jean Antoine. Le bâtiment, de style gothique, fut malheureusement sacrifié sur l’autel de la modernité sous Napoléon III, en 1887, mais quelques magnifiques fragments nous restent et sont exposés au musée d’Histoire de Marseille. La beauté du lieu a pu déclencher un intérêt pour les arts chez le tout jeune Constantin.

Il aurait pu faire toute sa carrière dans la faïence, mais il eut la chance d’aller étudier à l’académie de peinture de Marseille.

Il y eut trois maîtres : Jean-Joseph Kapeller (1706-1790), Jean Antoine David, dit David de Marseille ((1725-1789) et Jean-Baptiste Giry, surnommé « Vien au petit pied » (1733-1809).

Kapeller était le fondateur en 1752, avec Michel-François Dandré-Bardon (1700-1783), de l’Académie de peinture et de sculpture de Marseille dont il devint le directeur-recteur à partir de 1770.

Il était architecte, géomètre et peintre ; il est également possible qu’il ait été tailleur de pierre (des inscriptions lapidaires aujourd’hui au musée d’Histoire de Marseille portent son nom et proviennent de blocs taillés provenant d’une construction près de l’église St-Martin qui était la paroisse de Kapeller et où il se maria).

En plus d’avoir formé Constantin d’Aix, il eut aussi pour élève « Henry d’Arles », Jean Henry (1733-1784).

Son père était suisse et sa mère marseillaise. Grâce aux archives, nous savons qu’il faisait partie de plusieurs associations catholiques et était franc-maçon, ce qui était encore possible à l’époque.

Kapeller se maria trois fois et fut veuf trois fois ; il eut au moins six enfants et modifia son testament à chaque changement de situation familiale.

Peu de ses œuvres nous sont hélas parvenues.

David de Marseille, qui fut notamment formé par le peintre Claude Joseph Vernet (1714-1789), était fort apprécié à Marseille, mais fort peu par les critiques. Nous le connaissons surtout comme peintre paysagiste. Il fut formé à l’académie de peinture et de sculpture de Marseille et y enseigna ; il fut même nommé chancelier de l’académie en 1770 et conserva ce titre jusqu’à sa mort.

Tout comme David de Marseille, Giry fut formé à l’académie de peinture et de sculpture. Il perfectionna son art à Paris où il fit partie de l’atelier de Joseph-Marie Vien (1716-1809). Il poursuivit sa formation à Toulouse où il fut nommé membre de l’académie locale en 1770 et professeur trois ans plus tard.

En 1780, il devint membre et professeur de l’académie de peinture et de sculpture de Marseille.

 

Pendant deux ans, après sa formation académique, Constantin d’Aix travailla de nouveau dans une faïencerie à Moustiers-Sainte-Marie en tant que décorateur.

Il eut cependant la chance d’avoir été remarqué en 1774 par un négociant aixois, P. Perron, quand il était à l’académie de Marseille et Perron invita Constantin à Aix. Constantin avait vingt ans, était talentueux, mais très timide. Perron le présenta à trois notables d’Aix, Segond de Séderon, de Fonscomble et de Montvallon qui accueillirent le jeune artiste à bras ouverts. Ils le virent travailler pendant un an, mais Constantin restait toujours dans sa coquille ; afin de le faire s’épanouir, ces quatre hommes décidèrent de lui financer un séjour à Rome de six ans. Il n’y resta que trois ans, car il fut forcé de rentrer à cause d’une mauvaise fièvre contractée là-bas.

De retour à Aix, il rejoignit la confrérie des peintres et des sculpteurs en 1784.

En 1860, Adolphe Meyer écrivit un article intitulé « Jean-Antoine Constantin, peintre, sa vie et ses œuvres » pour la revue le Plutarque provençal (et non pas le Plutarque marseillais comme l’écrivent les articles qui font référence à ce travail) ; l’éditeur de la revue, Alexandre Gueidon, fit faire un tiré à part de cet article (il y en eut soixante-quinze exemplaires). On y apprend que les Aixois avaient l’habitude de voir ce petit homme d’allure modeste dessiner dans la campagne et dans les environs ; il se contentait de pain, de quelques radis et de la source la plus proche pour étancher sa soif et il dessinait tant qu’il avait assez de lumière pour le faire.

Son sérieux et son talent le firent engager en 1785 comme professeur à l’école de dessin de la ville ; l’année suivante, il devint directeur de l’école sur la recommandation du directeur sortant, Claude Arnulphy (1697-1786).

Granet et de Forbin furent, dans cette période prérévolutionnaire, ses élèves.

Grâce à cette stabilité économique et sans se douter de ce qui se préparait, Constantin épousa Luce Michel le 1er juillet 1788 en la paroisse St-Esprit. Les publications de mariage avaient aussi été faites en la paroisse St-Martin à Marseille pour Jean Antoine et en la paroisse St-Sauveur d’Aix-en-Provence où Luce, fille de Joseph Michel et Magdeleine Allegre, avait été baptisée. Luce était née à Aix-en-Provence le 1er mai 1764 et elle y mourut le 14 juillet 1851. Entre 1789 et 1804, le couple Constantin eut huit enfants (deux d’entre eux moururent très jeunes, mais les bases de généalogie semblent indiquer que les enfants survivants ont peut-être des descendants qui seraient encore parmi nous).

Françoise Thérèse Joséphine naquit le 22 avril 1789 et fut baptisée le lendemain à l’église St-Esprit.

Une autre curiosité généalogique entoure le second enfant des Constantin. En effet, Joseph François naquit le 14 mai 1790 et fut baptisé le lendemain. Il se trouve que, sept ans plus tard, le décès d’un enfant du couple Constantin fut enregistré à l’état civil. La déclaration fut faite par des voisines, Marie Fabre, veuve d’André Espié âgée de soixante ans et Magdeleine Imbert, qui avait trente ans ; l’acte nous apprend que l’enfant de « sept ans et demi » mourut le 5 juillet 1797 (17 messidor an V) et fut enterré à 11h le lendemain, mais Fabre et Imbert déclarèrent que l’enfant se nommait Pierre Antoine. Il s’agit forcément de l’enfant baptisé en 1797 puisqu’il s’agit d’un garçon et que le troisième enfant du couple atteignit l’âge adulte. On pourrait conclure que les voisines des Constantin ne connaissaient pas vraiment l’enfant, que l’officier d’état civil a mal retranscrit ses notes ou que les Constantin utilisaient d’autres prénoms que ceux donnés à son baptême pour leur premier fils – comme Jean Antoine Constantin savait lire, il n’est pas possible que ce soient les curés qui aient fait une erreur en mélangeant prénoms du baptisé et prénoms du parrain.

Le troisième enfant, Joseph Sébastien, naquit le 20 janvier 1792 et fut baptisé le lendemain ; il devint peintre, comme son père (il fut l’élève d’Auguste de Forbin à Paris et travailla à la manufacture de Sèvres).

Les informations quant aux cinq autres enfants Constantin nous sont livrées par les actes d’état civil.

Le 17 juin 1794 (29 prairial an II), l’acte de naissance d’Hipolite Agricola nous apprend que ses parents habitaient rue du St-Esprit dans le quartier révolutionnaire appelé « Union » et l’officier d’état civil se fit un devoir d’indiquer que le père était marseillais et non pas aixois.

La période révolutionnaire fut particulièrement dure pour Constantin, car l’école de dessin fut fermée et il ne subvenait aux besoins de sa jeune famille que grâce aux leçons particulières qu’il donnait.

La Terreur fut, bien évidemment, dangereuse, puis il y eut la Réaction dans le Midi qui fut aussi sanglante (cette période contre-révolutionnaire est aujourd’hui appelée Terreur blanche).

Luce Michel, épouse Constantin, était enceinte d’environ quatre mois quand ils perdirent Joseph François/Pierre Antoine. Le  10 octobre 1797 (19 vendémiaire an VI), elle donna naissance à Grégoire Joseph ; l’enfant mourut à un an, le 15 octobre 1798 (24 vendémiaire an VII). Il fut enterré à 10h le lendemain. Cette fois-ci encore, la déclaration fut faite par des voisines et si nous y trouvons une  Marianne Michel, âgée de vingt-deux ans, nous y retrouvons encore Magdeleine Imbert, qui a toujours trente ans – comme quinze mois plus tôt. Donc, les déclarations des témoins étaient peu fiables ou l’officier d’état civil n’était pas fiable (ou les deux).

En 1798, la république créa une nouvelle école de dessin, mais les postes s’y obtenaient sur concours.

Deux ans après avoir vécu la seconde perte d’un de leurs enfants, Mme Constantin donna naissance à des jumeaux : Marie Louise Françoise et André Antoine Auguste naquirent le 27 novembre 1799 (6 frimaire an VIII).

Constantin tenta d’obtenir un poste dans la nouvelle école en 1800, mais il n’était pas le seul à concourir et n’obtint pas le poste. En revanche, la ville de Digne lui proposa un poste dans leur école centrale et la famille Constantin quitta Aix.

Ce fut à Digne que naquit la dernière enfant du couple, Aglaé Rose Joséphine, le 16 janvier 1804 (25 nivôse an XII). La même année, l’école centrale ferma ses portes et Constantin enseigna le dessin à l’école communale de Digne jusqu’en 1807.

À la fin 1806, Aix-en-Provence ouvrit une nouvelle école de dessin qui était dirigée par Louis Mathurin Clérian (1768-1851), un des anciens élèves de Constantin. Il invita son maître à le rejoindre dès 1807. Clérian fit nommer son mentor membre honoraire l’année suivante. Également en 1808, Constantin devint l’un des fondateurs de la Société des Amis des sciences, des lettres, de l’agriculture et des beaux-arts (elle a changé de nom, mais existe encore).

La situation financière de Constantin n’était pas très bonne, malgré l’aide de Clérian et malgré les leçons qu’il donnait à quelques élèves. Les choses changèrent en 1813 quand Clérian obtint un poste pour Constantin, ce qui fit revenir la famille à Aix.

Les anciens élèves de Constantin lui étaient vraiment très dévoués. En plus de Clérian qui l’engagea, François Marius Granet lui accorda une allocation de 150 francs à partir de 1813.

Le travail de Constantin était apprécié dans le sud et au Salon à Paris où il envoya des œuvres en 1817, 1818 (sa toile représentant une Vue d’Aix lui valut une médaille d’or cette année-là), 1819 et 1822 ; il fut sans doute encouragé à participer par Clérian et Granet, mais aussi par de Forbin qui était en poste à Paris dans l’administration impériale. De Forbin commanda plusieurs dessins à son ancien maître et les lui paya largement ; passé au service de Charles X (1757-1836), de Forbin fit acheter par le roi quelques études de Constantin en 1826.

Constantin envoya une toile au Salon en 1827, mais sa santé commença à décliner et il demanda à être mis à la retraite en 1828, ce qui lui fut accordé en janvier 1830.

Pour la dernière fois en 1831, Constantin envoya une toile au Salon.

En juin 1833, Granet et de Forbin, soutenus par Adolphe Thiers (1797-1877), qui était alors ministre, mais qui avait aussi écrit une excellente critique d’une œuvre de Constantin envoyée au Salon, œuvrèrent afin qu’il fut fait chevalier de la Légion d’honneur.

Ne pouvant plus travailler à ses œuvres, Constantin survécut grâce à la générosité de ses anciens élèves, mais, en 1841, Auguste de Forbin mourut à Paris (il fut enterré au cimetière Saint-Pierre à Aix).

Granet aida Constantin jusqu’à sa mort, chez lui, rue des Trois Ormeaux, à 13h30, le 9 janvier 1844 à quatre-vingt-sept ans.

Granet dut s’inquiéter du sort de Luce Constantin, puisqu’il s’occupa de Joseph Sébastien qui était devenu presque aveugle et ne pouvait plus travailler.

Constantin fut  enterré près d’Auguste de Forbin.

Raymond Louis Bouyer (Paris IX, 3 juillet 1862 - 20 janvier 1941)

Nous avons hésité pour le titre de cet article entre « Bon anniversaire ! » et « Un peu de positivisme, que diable ! ».

Pourquoi ? C'est très simple : il se trouve que le hasard a voulu que nous nous penchions sur la vie de Raymond (ou Raymond Louis, Raymond-Louis, voire même Louis ou Louis-Raymond) Bouyer à quelques jours de l’anniversaire de sa naissance il y a cent soixante-et-un ans. Et alors que nous nous penchions sur son histoire, tout Internet nous annonçait qu’il était mort en 1935 – même si la Bibliothèque nationale de France nous donne cette date avec un magnifique point d’interrogation. D’ailleurs, leur dernière trace écrite de lui date de 1934.

En revanche, toutes les pages s’accordent à dire que cet auteur, critique musical, critique d’art et secrétaire de rédaction de La Revue d’art était né à Paris dans le IXème arrondissement le 3 juillet 1862.

C’est là que le positivisme entre en jeu.

En voyant les doutes de notre chère Gallica quant à l’année de sa mort, nous avons immédiatement craint que cet auteur ait disparu soudainement sans laisser de trace – comme Rose Maireau, que nous cherchons toujours.

Puisqu’il est né en 1862 – donc après les incendies de la Commune, nous avons consulté les archives de Paris en ligne…

 

Trois minutes.

 

Il nous a fallu trois minutes pour trouver son acte de naissance (n° 1211), acte de naissance qui nous apprend qu’il est né au 34, rue de Trévise, qu’il était le fils du négociant Paul Bouyer, qui n’assista pas à sa naissance, et de la professeur de piano Pauline Rosine Caroline Grange ; ses parents avaient respectivement trente-huit et trente-et-un ans et s’étaient mariés dans le IIIème arrondissement en 1858. Sa naissance fut déclarée par le docteur qui avait accouché sa mère, Ernest Château, et par son oncle Louis Grange, qui habitait aussi au  34, rue de Trévise.

Ces renseignements sont déjà précieux, mais que trouvons-nous en mention marginale ? Hum ? Nous lisons noir sur blanc que l’enfant qui est né le 3 juillet 1862 s’est marié dans l’arrondissement où il est né. À quelle date ? Forcément avant 1935, voire en 1935, n’est-ce pas ? Pas du tout, chers lecteurs, notre auteur s’est marié le 18 janvier 1941 avec Jeanne Eugénie Luce Bernard.  

1941 !!! 

Pardonnez-nous ce festival de points d’exclamation, mais cela veut dire que personne n’a pris la peine de consulter l’acte de naissance de Raymond Bouyer, autrement la quasi-totalité des données sur lui n’annonceraient pas qu’il est mort en 1935.

Passons donc à l’acte de mariage (n° 22) de Raymond et Jeanne… Raymond y est décrit comme un « homme de lettres » et il réside toujours au 34, rue de Trévise et c’est là – littéralement là, chez lui, qu’il se maria. Gaston Broussier, adjoint au maire du IXème arrondissement, se rendit chez Raymond sur réquisition du Procureur de la République afin de procéder au mariage. Raymond avait soixante-dix-huit ans… Pas la peine d’être Sherlock Holmes pour déduire que le malheureux devait être bien malade pour que son mariage se déroule chez lui et non pas dans la maison commune ; en revanche, Gaston Broussier, afin de respecter la loi, fit « ouvrir les portes de la maison en vue de célébrer publiquement ledit mariage » - espérons que le pauvre Raymond ne fut pas exposé aux éléments afin que son mariage se déroule selon la loi (il devait faire bien froid en janvier 41). La mariée, concierge de l’immeuble, avait cinquante-deux ans et était la fille de Louis Bernard et Aline Voillemont ; elle était née le 18 juin 1888 à Doulevant-le-Petit en Haute-Marne.

La date du décès de Raymond n’a pas été ajoutée à son acte de naissance, mais les circonstances du mariage pouvaient nous laisser penser que le malheureux avait trop vite laissé une veuve.

Les tables annuelles des décès nous livrèrent très vite la fin de cette histoire : Raymond Louis Bouyer mourut le 20 janvier 1941 à 19h30. Son décès fut déclaré en mairie par un résident de l’immeuble le lendemain.

 

Si la totalité de cette recherche nous a pris vingt minutes, c’est bien le diable. En creusant encore un peu, nous avons même découvert que Bouyer avait été nommé chevalier de la Légion d’honneur le 6 mars 1929.

Nous ne sommes pas en 1923. Une mine d’information se trouve en quelques clics – ce qui permet d’ailleurs de faire des recherches en archives alors que celles-ci ont fermé leurs portes pour la nuit. Pourquoi est-ce que personne avant nous n’a tenté de résoudre le mystère de la date de décès de cet auteur ? Ça se comprend jusqu’en 1995 où il fallait souvent aller en archives ou bibliothèques afin de consulter un catalogue papier… mais aujourd’hui ? Pourquoi se contenter d’une date approximative – et erronée ?! Manque total d’intérêt ? Paresse intellectuelle ?

 

Le pire dans cette histoire est que nous n’en avons pas fini du mystère Bouyer : nous avons peut-être déterré son acte de décès, mais la raison pour laquelle nous nous sommes intéressée à lui va nous demander de creuser encore.

Il se trouve qu’en 1883, Bouyer se présenta au concours de l’École normale supérieure et fut admis à la vingt-et-unième place (vingt-cinq étudiants constituaient cette promotion). Cependant, il ne se présenta pas à l’école le vendredi 2 novembre pour la rentrée ; il n’arriva que le mercredi 7 et fut absent dès le 8 au soir.

Il démissionna et sa place fit attribuée à celui qui avait été vingt-sixième au concours et cet étudiant entra à l’école le 20 novembre 1883 après avoir été officiellement nommé la veille.

Cet étudiant qui remplaça Bouyer était… Georges Doublet.

Voila pourquoi nous avons cherché des informations sur Bouyer. Maintenant, reste à tenter de découvrir pourquoi il démissionna alors qu’il poursuivit ses études en Sorbonne et obtint sa licence ès Lettres en 1884, tout comme Doublet.

Cherche guéridon pour une petite « séance »…

Nous sommes toujours en pleine rédaction de notre biographie de Georges Doublet et il est de plus en plus intéressant – mais notre biographie menace d’être aussi longue que le texte de Doublet que nous avons édité.

 

Au fil de nos recherches, nous avons collecté toutes les références au sujet de Doublet dans des articles parus entre les années 1880 et aujourd’hui. L’une de ces références, en 1889, est assez étrange et quelque peu frustrante.

Alors qu’il était élève à l’École normale supérieure, Doublet avait aussi suivi le cours de Bernard Haussoullier (1852-1926) à l’École pratique des hautes études et en 1889, alors que Doublet était encore en Grèce, Haussoullier publia un « Bulletin épigraphique » dans la Revue des Études Grecques (tome 2, fascicule 6, pp. 185-203) où il mentionna des travaux de Doublet.

Il écrivit notamment : « Il est d’ailleurs souvent difficile de se prononcer et ce n’est pas sans hésitation que Doublet, par exemple, identifie la ville ancienne de Latos avec le village actuel de Hos Nikolaos, au bord de la mer (Bull, de Corr. hellén., 1889, p. 55). L’emplacement de la nécropole de Lyttos lui semble plus certain (Ibid., p. 66) ».

Or, si l’on consulte directement l’article de Doublet intitulé « Inscriptions de Crète » dans le Bulletin de correspondance hellénique, on peut lire à la page 55 :

« 3. - LATOS (auj. Hagh. Nikolaos). - L’inscription suivante permet d’identifier la ville ancienne de Latos. Le nom des Λάτιοι est connu (1 : Corpus inscr. græc., nos 2554 et 3058), mais l’on pensait que leur ville était dans l’intérieur des terres et que leur port se nommait Kamara (2 : Le Bas et Waddington, Inscr. d’Asie Mineure, nos 67 et 74 ; cf. Head (hist. num., p. 399). Il semble que la ville ait occupé, l’emplacement du village actuel de Haghios Nikolaos, au bord de la mer. Inscr. copiée dans une maison en démolition. »

et à la page 66 :

« J’ai trouvé dans trois endroits de la plaine qui est au pied du village de Xyda, des inscriptions qui doivent indiquer la nécropole de Lyttos. »

 

Doublet formule une correction polie puisque l’emplacement exact de l’ancienne ville de Latos semble avoir posé problème jusqu’à ce qu’il localise une inscription dans le moderne village d’Haghios Nikolaos.

 

C’est là qu’il serait intéressant d’avoir recours à un guéridon et/ou une voyante (les pythies se font rares de nos jours) afin de demander à ce cher Haussoullier où il a vu une hésitation dans le texte de Doublet.

Doublet, étudiant de l’École française d’Athènes dont le mémoire de troisième année n’était pas encore validé (et alors même que son travail sur les voyages de l’empereur Hadrien semblait trop ennuyeux et inintéressant pour certains – qui n’aimaient peut-être guère cet empereur-là pour des questions de moralité chrétienne), ne pouvait pas se permettre de fanfaronner en criant sur les toits (et dans une publication officielle de son école) qu’il avait réussi à localiser sur la côte une ville antique qui avait jusqu’à présent été imaginée dans les terres.

D’ailleurs, Doublet est tout aussi humble au sujet de la localisation de la nécropole de Lyttos.

 

Haussoullier a dû suivre son idée quant aux difficultés afin d’effectuer des corrections, ce qui est un excellent point, mais il a dû se servir de Doublet pour illustrer le propos.

 

Doublet, professeur et archiviste positiviste, aurait peut-être écrit à son ancien maître si la remarque d’Haussoullier n’avait pas concerné le travail de l’étudiant Doublet bien des années avant que Doublet ne puisse s’autoriser à faire une remarque.

« Trucs » de recherche et information au sujet de Léonce Couture

Notre biographie de Georges Doublet qui va servir d’introduction à son propre texte est en train de virer à l’Odyssée (ce qui aurait sans doute amusé notre historien-archiviste qui enseignait le grec).

Cette recherche particulière nous a permis d’explorer de nouveaux moyens de recherche. L’état civil reste une source très intéressante, mais la totalité des archives peut révéler des points importants dans la vie des personnes étudiées. Pour vous donner un seul exemple, c’est en lisant en ligne (avant qu’ils ne soient victimes d’une cyber-attaque) le dossier d’hypothèque d’Adèle Doublet, née Hochet, quand elle vendit la maison familiale quelques années après le décès de son mari, que nous avons découvert qu’elle avait eu un fils de son premier mariage (nous avions trouvé ses deux filles, nées dans la ville de résidence du couple, mais ce fils a vu le jour dans une autre ville et s’il n’avait été témoin lors de la signature avec l’acheteuse de la maison, nous ne l’aurions probablement jamais trouvé). Cette découverte est d’autant plus importante que le lieu de naissance de ce fils et les renseignements sur son acte de naissance nous ont livré de précieux éléments sur la vie d’Adèle (future Mme Doublet à l’époque).

En parlant d’Adèle (en réalité, Élisa Adèle Hochet), c’est grâce à l’Acadèmia Nissarda, et en particulier à son secrétaire général, que nous avons pu découvrir en quelle année elle nous avait quitté. Si le service de l’état civil à Nice a été un peu sec, dirons-nous, l’archiviste du service nous a trouvé l’information dont nous avions besoin en quelques minutes. Pensez à contacter les archivistes !

En revanche, certaines institutions semblent apprécier le silence radio… ou elles ne consultent jamais les messages envoyés par formulaire de contact sur leurs sites (les associations d’anciens élèves sont particulièrement silencieuses – et dans le cas de l’École Normale Supérieure, un message de l’archiviste de l’ENS, qui, lui, nous avait répondu dès réception de nos questions, avec en copie l’association des anciens élèves, reste sans réponse de la part de cette association[1]). Le téléphone est peut-être la solution.

 

Sans trop vous dévoiler le début de notre biographie de Doublet, nous pouvons quand même vous dire que nous utilisons une citation de Jean-François Bladé (Lectoure, 15 novembre 1827 – Paris, 30 avril 1900) qui se trouve dans une lettre adressée à son grand ami le professeur Léonce Couture (Cazaubon, 3 septembre 1832 – Toulouse, 17 février 1902).

Il nous arrive régulièrement de chercher des informations sur des auteurs en passant par la notice qui leur est dédiée sur Gallica en espérant que la Bibliothèque nationale de France nous apportera des renseignements sur les publications des personnes que nous recherchons et quelques indices sur leur biographie. En lisant la fiche de «  Joseph Bernard Léonce Couture », le lieu de son décès manquait, nous sommes donc partie à sa recherche et avons alors découvert que la date donnée par la BNF, le 20 mars 1902, était fausse[2].

Il est mort à Toulouse le 17 février 1902 comme indiqué dans l'acte n° 539 (Vue 70 sur cette page).

L’enregistrement de sa naissance à Cazaubon avait déjà été étrange car l’adjoint au maire avait fait quelques fautes. Si les prénoms «  Joseph Bernard Léonce » sont bien en marge de l’acte, en revanche l’enfant est appelé « Léon » dans le corps de la déclaration et cette erreur-là n’a pas été relevée.  L’acte n° 36 se trouve à cette page si vous souhaitez le consulter.

 

Nous allons replonger dans nos chères archives, mais nous avons quelques sujets à partager avec vous très bientôt.



[1] : Pouvons-nous dire que nous sommes déçue ? Oui, en effet, d’autant plus que l’archiviste avait fait tout son possible afin de les inclure dans notre conversation.

[2] : Nous espérons que notre message à ce sujet leur parviendra sans encombre.

 

2004 à Babylone

Petites recommandations de lecture : ces dernières semaines, nos lectures « dans le bus ou le métro » (il faut bien rentabiliser le temps de transport et faire quelque chose d’agréable) ont été consacrées à nos recherches sur Georges Doublet afin de rédiger sa biographie pour notre édition de son texte sur Le Siège de Nice en 1543.

En revanche, nous avons replongé dans d’autres lectures historiques cette semaine. La personne dont nous lisons la biographie était une amie de T. E. Lawrence, le fameux Lawrence d’Arabie (ce n’est pas notre sujet, mais son Seven Pillars of Wisdom est une lecture fascinante encore aujourd’hui et si vous souhaitez avoir un nouvel éclairage sur l’Histoire d’une partie du Moyen-Orient, ce livre reste une excellente clef de déchiffrage).

La femme extraordinaire dont nous lisons une biographie, éditée par Georgina Howell sous le titre : A Woman in Arabia – The Writings of the Queen of the Desert[1], est Gertrude Lowthian Bell (1868-1926).

Bell était le premier enfant d’un riche industriel britannique et de régulières visites chez un oncle en poste dans diverses ambassades lui permirent de voyager et sa destination la plus marquante fut à Bagdad. Elle y apprit la langue locale – et de nombreux dialectes. Elle nous a laissé des traductions de poésies locales d’une rare qualité. Elle fut aussi historienne et archéologue. Sa passion pour la photographie (elle était passionnée, certes, mais son travail valait celui des meilleurs professionnels de l’époque) nous a laissé des centaines de plaques de verre où des sites aujourd’hui disparus ou gravement endommagés par le temps ou quelques bipèdes barbares sont conservés comme autant de pièces d’Histoire léguées par leur protectrice. D’autant plus protectrice que Bell parvint à faire voter une loi garantissant que 50% des découvertes archéologiques faites en Irak, dont elle aida notamment à la fondation, resteraient dans le pays et ne seraient pas emportées pillées par des coloniaux.

La population locale savait que Bell était une interlocutrice fiable, car elle parlait leur langue et les comprenait. Grâce au fait qu’elle était une « faible » femme, elle pouvait parfois se rendre là où des hommes n’auraient jamais été invités ou autorisés ; certains hommes comprirent l’importance qu’elle pourrait avoir et elle fut aussi une espionne pour le compte de son gouvernement. Toutes ces activités ne sont qu'un mince échantillon de ses réussites.

Malheureusement, sa voix, si lucide pourtant, fut ignorée sur des sujets importants... à l’époque et encore aujourd’hui, ce qui nous ramène aux « bipèdes barbares » ci-dessus mentionnés, à l’introduction d’Howell et au titre que nous utilisons.

À la page XV, Howell écrit :

« If the American and British invaders of 2003, after ousting Saddam Hussein, had read and taken to heart what Gertrude had to say on establishing peace in Iraq, there might have been far fewer of the bombings and burnings that have continued to this day. » [Si les envahisseurs américains et britanniques de 2003, après avoir déposé Saddam Hussein, avaient lu et vraiment pris en considération les recommandations de Gertrude afin d’instaurer la paix en Irak, il y aurait peut-être eu beaucoup moins de bombardements et d’incendies qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.].

Il était bien prévisible que les envahisseurs n’allaient pas écouter une femme.

À la page XIX, Howell nous rappelle une tragédie historique qui est arrivée en 2004 et qui aurait brisé le cœur de Bell (ou lui aurait donné envie de faire un saut au Pentagone afin d’avoir une légère explication avec le scribouillard militaire qui aurait donné le feu vert à cette opération affligeante) :

« Through her position as honorary director of antiquities for Iraq she supervised the teams of foreign archaeologists who came to dig the precious sites of Ur and Babylon – the latter eventually bulldozed for an American military base. » [Grâce à son poste de directrice honoraire des antiquités irakiennes, elle surveilla les équipes d’archéologues étrangers qui venaient fouiller les précieux sites d’Ur et de Babylone – cette dernière fut éventuellement détruite au bulldozer pour faire place à une base américaine.].

Lorsque la triste nouvelle parvint au reste de la planète en 2005, nous nous souvenons d’articles qui déploraient le saccage de Babylone, qui ne fut hélas pas la seule victime de cette invasion dont les véritables raisons commencent seulement à être évoquées (à grande échelle). En cherchant à nous rafraichir la mémoire, nous avons notamment relu un article de la BBC où la crasse hypocrisie des militaires américains est on ne peut plus visible : la courte liste des dégâts causés par la soldatesque ne s’explique que par un complet mépris du site légendaire de la part de la bleusaille. Dans cet article, il est écrit :

« The US Army says the troops based in the city, some 50 miles (80km) south of Baghdad, are well aware of its historical significance. » [L’armée américaine déclare que les troupes basée dans cette ville, à environ cinquante miles (quatre-vingt kilomètres) au sud de Bagdad, sont parfaitement conscients de son importance historique.].

Ce que l’armée américaine a pensé très fort, mais sans le déclarer est sans doute assez proche de « mais s’en moque complètement en raison des ordres donnés et des intérêts pétroliers qu’elle défend ». C’eut été plus honnête, mais donc impossible à avouer.

 

Le spectre de Bell ne doit pas gêner ces destructeurs. L’Histoire les jugera, tout comme les iconoclastes décérébrés qui ont détruit les Bouddhas de Bâmiyân en 2001, mais les pertes sont là et les plaies sur l’âme de l’humanité resteront à jamais.



[1] : Il existe d’ailleurs un film, Queen of the Desert, qui n’est pas trop exagéré pour une production hollywoodienne avec un casting prestigieux.

Évitons les parties de poker...

En prépa, nous avions reçu l'ordre de suivre les préceptes d'Henri-Irénée Marrou – notamment sur le point suivant :

« [...] il a toujours été entendu qu’un savant honnête devait fournir à ses lecteurs le moyen de contrôler la validité de ses  affirmations : de là  les notes de bas de page, les références  précises aux sources ; c’est un des mérites incontestables du positivisme que de nous avoir appris à être très exigeants en fait de minutie dans ces indications. »[1]

Notre éditeur[2] quand nous collaborions à L'Émoi de l'histoire (la revue de l'Association historique des élèves du Lycée Henri IV) nous avait suggéré de rédiger nos travaux de façon à ce qu'un lecteur qui ne connaitrait rien à notre sujet n'aurait pas besoin d’aller chercher des compléments d’information dans des piles de documents difficilement accessibles. Tout devait être clair et aisément compréhensible – et complet.

En travaillant sur les écrits de Georges Doublet, prédécesseur de Marrou, nous avons réalisé avec horreur que certains historiens traitaient – encore aujourd'hui – leurs recherches comme une partie de poker où l'on doit garder le secret de sa main.

Au moment du remaniement de notre thèse, nous avons décidé d’ajouter une partie avec les documents publiés entre notre date de soutenance et le commencement de notre remaniement. Nous avons alors trouvé un article qui avance un fait capital sans y apporter la moindre référence ou justification. Nous sommes alors partagée entre une intense frustration quant au non-partage de la source de cette information et une méfiance scientifique devant cette bombe historique que personne n'aurait mentionnée en quatre siècles. Comment un profane pourrait-il vérifier cette donnée si nous, spécialiste, n'avons jamais croisé ce fait ? C'est impossible.

Frustration récente : nous avons consulté un article historique rédigé par une légiste qui cite les mémoires d’un auteur à deux reprises. Deux notes de fin de chapitre donnent un « titre » et des pages de référence pour les citations. « Parfait », pensez-vous ? Détrompez-vous, chers Lecteurs. Le nom de l’auteur cité associé au « titre » ne donnent aucun résultat sur aucun catalogue de bibliothèque et aucun moteur de recherche et comme le « titre » n’est accompagné d’aucune référence de maison d’édition ou d’année de publication, les références avancées ne servent strictement à rien.

Nous avons passé des heures à rechercher l’œuvre de l’auteur mentionné et notre seul espoir est que le « titre » soit celui d’un chapitre dans l’un des ouvrages que nous comptons consulter en bibliothèque la semaine prochaine.

Un peu moins de poker (chers collègues, garder le secret de vos informations jette le doute sur vos travaux) et un peu plus de positivisme seraient les bienvenus. Merci d’avance !



[1] : Cf. Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Paris, Éditions du Seuil, 1989, p. 231.

[2] : Bonjour, Hugo !

Brèves nouvelles

Archives et bibliothèques sont des dévoreuses de temps (d'autant plus quand on travaille sur plusieurs sujets en même temps !).

Notre travail sur Crauk est déposé à la B.N.F. (et sera bientôt disponible si notre projet de site Internet n'est pas retardé) et le remaniement de notre thèse sur Le siège de Nice en 1543 et ses conséquences sera sous peu prêt à être envoyé au dépôt légal.

Le texte de Georges Doublet que nous avions consulté aux Archives départementales des Alpes-Maritimes est si intéressant que nous allons le publier également (accompagné d'une nouvelle biographie de l'auteur).

Nous avons également hâte de poursuivre nos recherches afin d'écrire une nouvelle biographie de Constance Mayer La Martinière.


Quand une graveuse disparait après un Salon : l'étrange destin de Rose Maireau

Faudrait-il demander de l’aide aux brigades du Tigre ?

 

Non, bien évidemment. Il est impossible de retourner en 1923, mais, en revanche, il est parfaitement naturel d’être profondément agacée par le fait qu’une graveuse dont l’œuvre était très appréciée à l’époque a tout simplement disparu dans la nature après le Salon de 1923.

 

Nous avons fait la connaissance de Marie Rose Maireau en écrivant une note sur le peintre François Louis Français (Plombières-lès-Bains, 17 novembre 1814 – Paris, 28 mai 1897). Il fut formé par Gigoux et Corot et rejoignit l’École de Barbizon.  Toutes les biographies à son sujet mentionnent le fait qu’il a peint plusieurs toiles où la graveuse Rose Maireau figure. Français n’épousa jamais Maireau, même si leurs contemporains s’accordent à dire qu’ils vécurent maritalement, et Maireau s’occupa de Français avant sa mort. Quand Maireau est mentionnée en même temps que Français, le lieu de naissance de cette graveuse, Étrœung dans le Nord, est systématiquement signalé, comme s’il s’agissait de quelque chose d’exotique (ou d’une sorte de handicap que Maireau aurait réussi à surmonter).

En plus de jouer les infirmières pour Français sans avoir aucune protection sociale, Maireau était une artiste reconnue dont le travail était prisé. Elle était aussi bien capable de graver au burin qu’à l’eau forte. Elle présentait des gravures de toiles célèbres au Salon très régulièrement et remportait des prix.

En revanche, les données biographiques à son sujet laissent à désirer. N’ayant trouvé aucune dates à son sujet à la Bibliothèque Nationale de France, nous nous sommes tournée vers les archives du Nord. Nous avons consulté les tables décennales d’Étrœung à partir de 1802 et la première « Rose Maireau » que nous y avons trouvée est Marie Rose Maireau, née le  12 février 1863.

Dans un premier temps, appréciez la différence d’âge entre Maireau et Français.

Bien... Maintenant replongeons dans les archives afin de trouver à quelle date Mlle Rose Maireau a quitté la scène. Nous n’avons pas trouvé d’acte de décès ni à Étrœung, ni à Paris. En revanche, nous avons trouvé dans les archives de Paris la sœur de notre graveuse : Juliette Maireau (Étrœung, 20 juillet 1866 – Paris, 11 février 1916), épouse Gustave Porez, dans le Vème arrondissement [Acte n° 283].

 

Et Rose, alors ? Nous n’avons pas encore retrouvé Maireau dans les archives et une plongée dans la presse de l’époque n’a livré aucune nécrologie. La dernière mention de Maireau dans la presse date du 10 mai 1923 dans Le Grand écho du Nord de la France où sa participation au Salon était mentionnée. Après cette date, nous ne trouvons plus aucune mention de Maireau, ce qui est particulièrement frustrant.

Pour l’instant, elle est DEA (disparue en archives), mais nous poursuivrons nos recherches afin de savoir à quelle date nous avons perdu cette graveuse.

Constance Mayer la Magnifique

Avant de nous lancer dans l'édition critique d'un ouvrage de Gustave Crauk, nous n'avions pas vraiment remarqué le travail de Constance Mayer (1774-1821) et nous ne savions rien sur sa vie.

Pourquoi, alors, nous intéresser à elle et pourquoi vous annoncer ici que nous allons écrire une biographie de cette peintre ? Parce que nous avions envisagé d'écrire une sorte d'annexe à notre édition de Crauk à son sujet et que tous les ouvrages - écrits par des hommes - qui la mentionnent sont absolument horribles. Ils sont misogynes, cruels et pathétiques. Nous avons alors décidé d'écrire une biographie plus moderne et plus juste - une simple annexe ne serait pas assez.

Crauk parle d'elle comme d'une « laide charmante », par exemple (il n'est pas le seul à ne pas la trouver belle), et après avoir vu les portraits d'elle qui nous sont parvenus, nous avons trouvé ce qualificatif absolument ignoble.

Voici Constance Mayer:


D'autres semblent penser qu'elle ne produisait rien et que ses « œuvres » étaient en fait réalisées par le grand Prud'hon.

Ah.

Au fait... si vous admirez Prud'hon, nous préférons vous prévenir que nous n'allons pas (du tout) être tendre avec le personnage - pas seulement pour avoir été horrible avec son épouse légitime, mais surtout pour avoir directement causé la mort de la grande, la talentueuse, la généreuse Constance Mayer.

Donc, d'ici quelques mois (au moins), nous espérons vous annoncer la publication de notre biographie sur elle. En tapant le titre de cet article, nous avons réalisé que ce pourrait être un bon titre pour notre ouvrage ; Constance Mayer la Magnifique sera notre titre (provisoire - ou non).

Le mystère Jamar ou comment passer deux semaines à chercher les dates de naissance et de mort d'un peintre

Louis Alexis Jamar est un peintre mystérieux. Nous savons qu'il a travaillé et habité avec Géricault et qu'il a participé au Salon de Paris (jusqu'en 1850), mais il resta très secret.

Quand on l’interrogeait sur son maître et ami, il ne révélait que très peu de choses.

En général, il est mentionné uniquement pour son association avec Géricault et pour avoir peint un portrait de son maître.

De références en références, nous avons finalement trouvé deux dates : 1800-1875. Si une dizaine de pages citent ces dates lorsque Jamar est mentionné, aucune ne donne de justifications ou preuves.

Dans quelques ouvrages en anglais, Jamar est présenté comme un jeune peintre belge (les sites de généalogie semblent confirmer l'origine belge de ce patronyme). Ce fut finalement une brève citation tronquée qui nous mit sur la piste de la naissance de Jamar et il se trouve qu'il est né à Amsterdam où il a été baptisé le 12 juin 1800 dans la paroisse catholique de De Krijtberg. "Ludovicus Alexie" (Louis Alexis) était le fils de "Ludovicus Joseph Jamar" (Louis Joseph) et de "Maria Wilhelmina Volkin" (Marie Wilhelmine Volkin) ; son parrain était Joseph Lamaii et sa marraine était Alexandrine Du Lim.

Cependant, trouver un Louis Alexis Jamar ne signifiait pas qu'il s'agissait de la bonne personne et il fallait trouver un acte de décès.

Puisque la piste pour 1800 s'était avérée exacte, nous avons considéré que 1875 était peut-être la bonne année. Nous avons  vérifié les tables décennales de Paris et il n'est pas mort dans cette ville. 

Une brève mention sur internet nous a mis sur la piste du Val d'Oise et nous avons vérifié les tables décennales de toutes les communes et ce fut en arrivant sur la commune de L'Isle-Adam que nous avons enfin trouvé l'acte de décès de Jamar. Il est mort chez lui (41, rue Grande) à sept heures du matin le 12 septembre 1875. L'officier d'état civil donne une date de naissance erronée (le 16 juin 1800), mais la naissance à Amsterdam est confirmée, ainsi que le nom de son père (Louis Jamar). L'identité de sa pauvre mère n'était pas connue des deux témoins qui ont fait la déclaration. 

Il est en revanche intéressant d'apprendre que ses parents étaient français. Dans une biographie de Géricault, le fait que le père de Jamar était marchand de tableau est  mentionné. Peut-être les Jamar résidaient-ils dans le royaume de Hollande pour des raisons professionnelles au moment de la naissance de Louis Alexis ?

Édouard Dubufe - peintre

Le peintre d'histoire Édouard Dubufe n'est pas directement cité par Gustave Crauk dans son ouvrage Soixante ans dans les ateliers des artistes - Charles Dubosc, modèle, ce qui est assez curieux si l'on considère l'incroyable liste de noms célèbres mentionnés dans ce livre, mais il figurera dans notre étude critique grâce à une note de bas de page (il se trouve qu'une de ses œuvres est un indice qui devrait nous aider à résoudre un mystère au sujet d'une statue citée par Crauk).

Lorsque nous citons une personne dans nos notes, nous citons dates (et lieux) de naissance et de mort et nous ajoutons une courte biographie de cette personne.

Le sort des modèles des artistes en Histoire est terrible, car, lorsque leur prénom (ou surnom) nous est parvenu, il s'agit d'un exception et les informations biographiques relèvent du quasi miracle. Nous pourrions penser que le sort des artistes ou personnages célèbres serait plus enviable, mais il n'en est rien et les informations sur certaines femmes peuvent être très dures à trouver.

En cherchant les dates de Dubufe (d'ailleurs... un seul f suffit pour son patronyme ; il semble que son nom soit parfois défiguré par erreur), nous avons consulté le tome 2 du Dictionnaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs d'Emmanuel Bénézit et d'autres sources sur Internet. Certains donnent 1819 comme année de naissance pour Dubufe ; d'autres disent qu'il est né en 1820. Pour certains il est mort à Paris, mais pour d'autres, il a quitté ce monde à Versailles.

Nous nous sommes donc tournée vers les archives. Afin d'éviter à avoir à consulter les tables décennales de tous les arrondissements de Paris, nous avons tenté notre chance à Versailles où les tables ont confirmé que Dubufe est effectivement mort dans cette ville.

Si vous avez besoin de données biographiques sur lui, voici ce que nous avons trouvé à la page 139 des actes de décès à Versailles en 1883 :

- Louis Édouard Dubufe est né à Paris (dans l'ancien huitième arrondissement) le 31 mars 1819.

- Ses parents étaient Claude Marie Dubufe et Edmée Françoise Dumesnillet.

- Il avait perdu sa première femme, Juliette Zimmermann.

- Sa seconde épouse, Marie Catherine Léonie Berthod, avait cinquante-trois ans selon l'acte de décès.

- Le couple résidait à Versailles au 22, boulevard du Roi.

- Dubufe était officier de la légion d'honneur.

- Les témoins étaient : Marie Édouard Guillaume Dubufe (fils du défunt, peintre d'histoire, âgé de trente ans, résidant à Paris au 43, avenue de Villiers) et Jean-Baptiste Métenier (beau-frère du défunt, entrepreneur en dorures, âgé de cinquante-trois ans, demeurant à Paris au 10, rue de Laborde).

- Dubufe est mort chez lui le vendredi 10 août 1883 à 17 h. Le décès (acte 801) fut enregistré le lendemain par l'adjoint au maire, Victor Bart.