Les
Niçois célèbres ne sont pas rares, mais ils se laissent bien souvent éclipser
par leurs voisins provençaux, dont la célébrité a atteint Paris ; Frédéric
Mistral (1830-1914) est connu grâce à Mirèio, à son prix Nobel et comme fondateur
du Félibrige en 1854, pourtant... et pourtant, alors que Mistral n’était même
pas né, Joseph‑Rosalinde Rancher (1785-1843) menait déjà le combat pour
préserver sa langue, la codifier et la promouvoir par la littérature.
Toutefois, il est un Niçois dont le travail est connu, et reconnu
internationalement, parce qu’il perfectionna le Carnaval de Nice dans la forme
moderne qu’il conserve encore aujourd’hui. Mais, ce ne fut pas la seule œuvre
de ce génie trop souvent méconnu : Gustave Adolphe Mossa (1883-1971).
Mossa en 1908
Le 28
janvier 1883, Alexis Mossa (Santa-Fe
de Bogota, 15 octobre 1844 – Nice, 2 décembre 1926), professeur à l’École
d’art décoratif (future École des arts décoratifs de Nice), devient père.
Madame Mossa, Marguerite Alfieri
(Castellinaldo, 31 décembre 1855 – Nice, 29 mai 1919), vient de donner le jour à leur unique enfant. Le
jeune Gustave va grandir au milieu des toiles et des pinceaux de son père, qui
deviendra, officiellement, son professeur de 1897 à 1900. Cette courte période
à l’École d’art décoratif permettra au jeune Mossa de se perfectionner, car il
est déjà rompu aux techniques classiques : Alexis, qui fut l’élève de Carlo
Garacci (1818-1895) et d’Hercule Trachel (1820-1872), eut tout d’abord une
influence académique sur son fils. Gustave fut également influencé par sa ville
natale, où il trouva de nombreux sujets d’inspiration.
Le
rattachement, définitif cette foi, de Nice à la France est récent, et cela vaut à toute la
région une attention particulière de la part de la République qui entend rendre
bien française cette terre restée longtemps au royaume de Piémont-Sardaigne.
Les particularismes de Nice sont nombreux. Rattachée à
la France ou bien au Piémont, qu’importe, ici, on parle nissart : ni provençal,
ni italien, ni piémontais et encore moins français, simplement langue d’oc
et de si qui berce tous les Niçois – petit peuple et grands bourgeois
compris – parce qu’elle est leur langue et qu’ils sont fiers de la parler
(maints récits de voyages signalaient cette particularité en s’étonnant que les
personnages importants de la région s’abaissent à une telle pratique).
Aussi, les maisons neuves côtoient les vieilles
bâtisses réputées insalubres de la Vieille Ville, partie de la ville qui vous
rappelle que l’Italie est toute proche. Il faut également compter sur le
caractère cosmopolite de Nice : le climat est réputé, quelques Français y
séjournent, mais ce sont principalement les Anglais et les Russes qui y
viennent et se font construire des demeures plus extravagantes les unes que les
autres ; il est d’ailleurs à signaler que la communauté russe trouvera
définitivement asile à Nice après 1917, et qu’elle apportera un style
particulier qui s’intégrera parfaitement.
Nice
n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui ; passé Cimiez, le jeune Gustave se
trouvait déjà dans la colline et la campagne, sous ce ciel bleu comme nulle
part ailleurs.
Au nord, les premiers villages de l’arrière‑pays
l’appelaient, accrochés à leurs montagnes, rescapés des temps anciens. À l’est,
les Alpes et l’Italie (en 1902, il visite avec son père Gênes, Pise, Sienne et
surtout Florence ; en 1903, Padoue et Venise). À l’ouest, la Provence et au
sud, la mère Méditerranée.
Tel
est l’univers dans lequel Gustave Mossa a grandi. Alexis lui a fait découvrir
les œuvres du passé ; en 1900, ils se rendent à Paris pour l’Exposition
Universelle. Gustave, déjà sensible au symbolisme agonisant, découvre l’Art
Nouveau, avec les œuvres de Gallé ou de Guimard, ainsi que l’historicisme de
reconstitutions plus ou moins archéologiques.
La
première œuvre symboliste de celui qui signera Gustav Adolf Mossa date
de 1904 (après la première guerre, il reviendra à l’orthographe française de
ses prénoms). Attiré par le pointillisme, il utilisera cette technique en
complément pour parfaire les décors de ses toiles. Toutefois, certains
spécialistes reprochèrent à Mossa d’avoir un dessin trop imprécis.
L’étrangeté de son œuvre symboliste a longtemps
dérangé et dérange encore.
Il trouve ses sujets notamment dans les œuvres de
Shakespeare, de Baudelaire, dans la littérature ou les légendes niçoises,
italiennes, germaniques (il fut sensible au romantisme allemand), dans l’opéra,
dans l’Antiquité grecque ou romaine.
Sa période symboliste sera intense, mais brève : en
1911, il découvre les primitifs flamands et fait ses adieux définitifs au
symbolisme.
Mossa est également un
illustrateur ; il travaille sur les œuvres de Rancher, de son ami Marie‑Barthélémy
Marengo (1882-1925), de Georges Delrieu (1905-1966), de Francis Gag (1900-1988)
et de bien d’autres.
Il réalise des aquarelles de paysages, niçois ou
italiens principalement, et des scènes réalistes au pastel.
Il est surtout « l’Ymagier » du Carnaval. En
1873, son père avait inventé le corso, fastueux et complexe. Gustave
Adolphe reprend la structure des chars carnavalesques ; dans sa période
symboliste, le Carnaval, monde à l’envers, monde de transgression, permet à
l’artiste de donner libre cours à ses fantasmes personnels, nés de ses lectures
ou de ses références culturelles. C’est la naissance du Roi éphémère et de
Madame Carnaval.
Jusqu’à sa mort, Mossa prendra part aux préparatifs
carnavalesques. Mais il ne traite pas que de sujets légers. En 1914, il
est mobilisé ; blessé à Ypres, il est renvoyé chez lui pour une longue
convalescence et il commence une série sur la « Der des der » : Songeries
de la guerre (1915), suivie des Très tristes heures de la guerre et Visions
de guerre (1916) qui eurent beaucoup de succès à Paris.
En
1918, Mossa et sa femme, Charlotte‑Andrée, née Naudin, se séparent, mais
c’est en 1919 qu’il subit une perte bien plus cruelle encore : sa mère meurt et
c’est un choc terrible pour ce fils unique qui avait été choyé et adoré par sa
mère.
Il se remarie le 5 septembre 1925 avec Augustine Lucrèce
Roux (Nice, 30 avril 1895 – 1955). Le
couple a une fille, France Georgette Raphaëlle Rosalinde (Nice, 11 avril
1924 – 13 septembre 2001).
C’est le 24 juillet 1956 qu’il épouse sa nouvelle muse : Marie‑Marcelle Buttelli
(Saint-Martin-du-Var, 24 janvier 1908 – Nice, 23 octobre 1999), qu’il rebaptisera « Violette ».
Une autre responsabilité
artistique allait bientôt échoir à Mossa : son père devient le conservateur du
musée des Beaux‑Arts (devenu musée des Beaux‑Arts Jules Chéret en 1928), mais
il meurt en 1926 et son fils le remplace. Qui mieux que Gustave Adolphe Mossa pouvait
travailler à l’enrichissement et à la mise en valeur de ce musée ? Mossa se
montre à la hauteur de la tâche.
Les
œuvres du peintre Mossa prouvent qu’il fit de solides études classiques au
Lycée de Nice, mais elles n’en sont pas les seules preuves, car Mossa fut aussi
un écrivain. Si nous ne devons pas oublier ses nombreux articles et études
détaillées, il attacha néanmoins plus d’importance à la poésie et au théâtre ;
il écrivit la majeure partie de son œuvre en nissart. Ses œuvres les plus
connues sont :
‑ Lou
nouvé o sia lou pantai de Barb’Antò (Nice, 1921). Mystère de Noël qui n’a
rien en commun avec la provençale pastorale Maurel ; les personnages prennent
vie grâce aux dictons, proverbes et légendes de nos montagnes. Il l’écrivit en
collaboration avec Barthélémy Marengo.
‑ La
Nemaìda (Nice, 1923). Comédie en cinq actes, basée sur le poème du même nom
composé par Rancher, pour le centenaire de l’œuvre.
‑ L’anticàri
(Nice, 1930).
Les œuvres de Mossa connurent un tel succès qu’il créa
le théâtre de « Barba Martin », rendant ainsi hommage à Eugène
Emanuel (1817-1880) et montrant la pérennité du théâtre niçois ; Mossa écrivait
ses pièces, les mettait en scène et réalisait, bien évidemment, les décors.
Dans son théâtre, il accueillit Francis Gag,
aujourd’hui une des plus importantes figures du théâtre niçois, mais aussi Louis
Genari (1871-1952) et Guillaume Boréa (1866-1951).
Mossa connaît sa langue, et ses problèmes de graphies
: différences entre les graphies anciennes, italiennes, de l’arrière‑pays,
françisantes, mistraliennes, etc... Dans sa pièce La Tina figure une
note : il donne pour boutiha (bouteille), vingt‑cinq orthographes différentes
et ajoute, comme un clin d’œil, « e segur n’òublidi » (« et j’en oublie
sûrement »).
Mossa
peignait et écrivait à la niçoise. Enfant de Nice, il aimait à chanter
son pays. Le Musée Chéret, perché sur sa colline, dans le quartier des « Baumèta »,
devint la seconde maison de Mossa. Vers la fin de sa vie, Mossa recevait ses
amis, mais également ses visiteurs, dans son bureau au musée comme s’il eut été
dans son salon. Victime de problèmes cardiaques, il nous quitta le 25 mai 1971.