Le mystère de la date et du lieu de décès de Marie Rose Maireau qui nous avait fait rédiger un article sur le sujet a été résolu grâce au commentaire de Mme Chantal Degels qui a eu la gentillesse de nous communiquer les informations dont elle disposait (vous pouvez aller lire nos premiers échanges sous notre premier article).
Nous allons donc boucler avec vous, ici, l’affaire Maireau.
La jeune Marie Rose Maireau quitta un jour Étrœung, où elle était née le 12 février 1863, afin d’aller apprendre le dessin et la gravure. Elle fut l’élève du graveur François Eugène Burney (1845-1907), du graveur Henri-Émile Lefort (1852-1937) et du peintre, graveur et médailleur André-Charles Coppier (1866-1948). D’ailleurs, en 1881, elle reçut un prix alors qu’elle était élève à l’École nationale de dessin pour les jeunes filles.
En 1890, elle résidait au 34, rue Notre-Dame des Champs à Paris et participa avec une gravure de paysage à l’exposition internationale de blanc & noir.
En 1892, elle fut remarquée au salon des Champs-Élysées. Les journaux de l’époque, qui avaient tendance à se partager les informations, écrivirent : « Mlle Rose Maireau, d’Étrœung expose une gravure remarquable : le Matin au bord du Doubs d’après le beau tableau de Rapin ».
Le 28 mai 1893, elle obtint une mention honorable au salon des Champs-Élysées, où elle avait exposé un portrait et un paysage.
Le 28 mai 1897, elle perdit celui qui avait été son inspiration, son mentor, son compagnon et son patient (n’oublions pas qu’il avait quarante-neuf ans de plus qu’elle) : le peintre François Louis Français.
Elle fut nommée officier d’Académie par le ministre de l’instruction publique en février 1898.
Le 18 juin 1899, à la clinique Bonjour de Lausanne, à 20h15, elle donna naissance à son fils, Jean Maurice Henry. Sur l’acte de naissance, elle est désignée comme « rentière » et Jean était de père inconnu.
À l’exposition universelle de 1900, elle obtint une médaille de bronze.
Le 17 janvier 1901, le conseil municipal de la ville de Paris publia dans son bulletin qu’une commande avait été passée auprès de Maireau en 1900 pour 1800 francs d’une gravure du panneau de paysage de M. Guillemet décorant l’Hôtel de Ville et représentant « la Fontaine Médicis ».
En juin 1902, elle obtint une médaille de 3ème classe au salon des artistes français.
À la mairie du VIe arrondissement de Paris, elle fut témoin au mariage de Georges Harpignies (1875[1]-1931) et Louise Jeanne Marie Raffet (1874-1955) le 19 décembre 1903. Georges était le fils de Maurice Harpignies (1847-1933), commissionnaire en marchandises, et de Marie Thiébault (1847-1889) ; Jeanne était la fille d’un bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, Charles Raffet (1839-1910) et de Marie Rochebilière (1842-1908). En plus de Maireau, étaient témoins, Albert Thiébault (1860[2]- ?), oncle maternel et grand-oncle paternel de Georges, Jean Cesvet (1863-1918), époux de Marie Raffet, sœur de la mariée, et le grand-oncle du marié, le peintre Henri Harpignies (1819-1916). Le mariage religieux fut célébré le 23 décembre par l’abbé Catesson à l’église Saint-Sulpice avec les mêmes témoins.
Vers 1906, Rose devint le soutien constant d’Henri Harpignies qui était veuf : Marguerite Vantillard, son épouse depuis le 19 mars 1863, avait rendu l’âme à Saint-Privé[3] le 5 septembre 1903 dans sa soixante-treizième année (elle était née le 12 novembre 1829).
En 1908, son travail figura dans l’album publié par la Société septentrionale de gravure. En juin, elle fit don d’estampes au Palais des Beaux-arts de la ville de Paris (Petit palais) à l’occasion de l’ouverture d’une nouvelle salle.
Le 22 juin 1909, l’Union Valenciennoise à Paris organisa un « banquet Harpignies » pour les 90 ans du maître (l’événement fut rapporté dans le journal L’Impartial du Nord) : « Parmi les convives se trouvait le célèbre paysagiste Antoine Guillemet, qui a été prié de dire quelques mots au nom des amis et admirateurs du Maître. Voici à peu près l’improvisation si chaudement accueillie de M. Guillemet. Au nom de la grande admiration et de la profonde affection que je porte à notre cher doyen le Maître Harpignies, je lève mon verre en l’honneur de ses 90 printemps qui seront suivis de beaucoup d’autres, j’en ai l’intime conviction. Nous l’aimons et l’admirons, car il est de la grande race des maîtres de 1830 qui portent dans le monde le renom de la glorieuse école des paysagistes. Gloire donc à lui ! Je joins un autre toast à celui-ci. Je bois à Mlle Rose Maireau qui entoure le Maître de tant de soins et d’attentions affectueuses ; elle est vraiment la bonne fée du logis, le Maître ne me contredira pas. ».
En 1910, son travail fit partie des dons au Palais des Beaux-Arts (Petit Palais).
Elle fut présente au Salon des artistes français en 1911.
Le 1er mars 1912, elle accompagna Harpignies à l’inauguration de l’exposition d’Henri Coulon, élève d’Harpignies, à la galerie Haussmann, rue de la Boëtie[4].
D’après La Riviera et les artistes de Pierre Borel, publié en 1922, Harpignies résidait à Menton « où sa verte vieillesse était jalousement veillée par sa compagne dévouée, Mlle Rose Maireau »[5]. L’importance de Maireau dans la vie d’Harpignies est aussi mentionnée par Léonce Bénédite dans son ouvrage Nos maîtres : notre art. J.-F. Millet, G. Courbet, Paul Huet, Les grands paysagistes au Louvre, Harpignies publié en 1922-1923 : « Il y aurait de l’ingratitude à ne pas rappeler, dans la biographie du grand paysagiste, le rôle tenu par Mlle Rose Maireau. Artiste elle-même, élève de Gaillard et de Burney, comme elle gravait une peinture du maître, elle le trouva, à son âge, si désemparé et si près d’être odieusement circonvenu, qu’elle n’hésita pas à se consacrer à lui. Elle le comprit dans tous ses goûts, de peinture ou de musique, et lui fit une fin d’existence digne et bien remplie.[6] »
Le 28 août 1916, Maireau perdait Harpignies. Ce dernier lui légua son manuscrit autobiographique.
Dans le Compte-rendu des travaux de la société des artistes français aux pages 447 à 452 se trouvent les discours qui furent prononcés aux obsèques d’Harpignies et qui prirent tous soin de rendre hommage à Maireau :
« Henri
HARPIGNIES
28 juillet 1819 — 29 août 1916
Les obsèques de M. Harpignies (Henri), membre fondateur de la Société des Artistes français, du Comité et du jury de peinture du Salon, grand officier de la Légion d’honneur, ont été célébrées le jeudi 31 août 1916, à Saint-Privé (Yonne).
Au cimetière de Saint-Privé, où a eu lieu l’inhumation, les discours suivants ont été prononcés :
Discours prononcé par le Sous-Préfet de Joigny
au nom du Gouvernement
MESDAMES, MESSIEURS,
M. Painlevé, ministre de l’Instruction et des Beaux-Arts, m’a chargé, en l’absence de M. le Préfet, de l’insigne honneur de représenter le Gouvernement de la République aux obsèques du grand paysagiste Harpignies.
Je n’aurais jamais pu penser, dans le cours de ma carrière administrative, être appelé à recevoir une si haute et douloureuse mission.
C’est donc avec une profonde émotion qu’au nom du Gouvernement, en même temps qu’au nom de M. le Préfet de l’Yonne, qu’une indisposition empêche, à son plus vif regret, de présider cette cérémonie, que je m’incline respectueusement devant la dépouille de l’illustre maître, une des gloires du génie français.
Cette émotion, j’en suis sûr, sera partagée par tous les amis, par tous les admirateurs du .grand artiste et du philanthrope.
Les privilégiés qui furent admis dans l’intimité des dernières années de son existence ont pu apprécier, comme moi, les ressources inépuisables de son cœur, et sa petite commune de Saint-Privé, où il aimait à venir se reposer quelques mois chaque année, n’oubliera jamais sa bonhomie souriante, sa main toujours prête à donner. Nombreux les déshérités qui gravissaient dignement les quelques marches qui partent de la vieille église et qui conduisent à la « Tremellerie », ce petit Élysée d’où on ne redescendait jamais les mains vides !
C’est qu’en effet Harpignies, qui avait connu toutes les peines, toutes les misères de ce monde, comme toutes les joies, aurait voulu que son cœur fût assez grand pour soulager toutes les infortunes.
Mon rôle d’administrateur ne m’autorise qu’à rendre un juste et fidèle hommage à mon illustre administré et je ne me permettrai pas d’esquisser brièvement la vie pleine de labeur du maître, en laissant à plus autorisé que moi le soin de nous révéler toute la puissance de l’œuvre qu’il a laissée à son pays.
Henri-Joseph Harpignies, grand-officier de la Légion d’honneur, était né à Valenciennes le 24 juillet 1819 ; il s’est éteint dans sa quatre-vingt-dix-septième année, lundi soir, entouré de soins, que la Providence seule, à chaque instant de sa vieillesse, eût été capable de lui donner.
Ce n’est que vers l’âge de vingt-cinq ans et malgré l’opposition de ses parents, qu’il vint à Paris, entraîné par l’irrésistible vocation ; il avait trente-quatre ans quand il se fit remarquer pour la première fois au Salon de 1853 et c’est avec le Soir dans la campagne de Rome, qu’il avait rapporté d’Italie, qu’il reçut sa première récompense. Nombreux furent les paysages du Centre de la France, du Loiret et particulièrement de la Puisaye, cette partie boisée de l’Yonne, qui le séduisirent.
Poète
réaliste de la nature, toujours égal à lui-même, Harpignies obtint toutes les
récompenses dues à sa maîtrise ; médaille d’honneur à 78 ans, grand-prix des
Artistes Français à 81 ans. L’œuvre toujours vivante d’Harpignies entre, avec
lui, dans la postérité.
La France perd un de ses meilleurs et de ses plus brillants enfants; il
disparaît à l’heure de la délivrance qui va bientôt sonner pour sa ville
natale, mais qu’il n’aura pas eu la joie de revoir.
Que la famille d’Harpignies, que la toute digne Mademoiselle Rose Maireau, qui dirigeait avec un dévouement inlassable les derniers pas de l’illustre vieillard, reçoivent ici l’hommage de nos condoléances attristées.
Discours de M. Bénédite
Conservateur du Musée du Luxembourg
au nom de l’Administration des Beaux-Arts
MESSIEURS,
Ce n’est
pas l’heure de faire de longs discours ni de retracer le tableau de cette
admirable existence quasi séculaire d’artiste. Un jour viendra, un jour
prochain sans doute, alors que la Patrie, sortie du lourd cauchemar qui pèse
sur tous les peuples, sous le soleil- de la victoire que notre illustre et
vénéré ami n’aura pas eu la dernière joie de voir luire, alors que la Patrie
aura repris son activité féconde dans son labeur pacifique, un jour viendra,
nous l’espérons, où il nous sera permis de recueillir, en une inoubliable
leçon, par la voix unanime
des principaux chefs-d’œuvre du maître, le témoignage le plus imposant de ce
noble et fervent génie naturaliste. Nous en formulons le vœu devant celle qui
fut la compagne, au dévouement inlassable, à la pitié toute filiale, de ses
dernières années et qui veut se vouer désormais à la gloire, comme elle s’est
vouée au bonheur du grand artiste.
Mais, j’ai du moins le devoir de porter ici, à la dépouille d’un maître qui était hier le doyen de l’École et qui est un de ceux qui l’ont le plus hautement honorée, le salut respectueux et l’hommage reconnaissant du Sous-Secrétaire d’État des Beaux-Arts, au nom du Gouvernement de la République.
Et j’ai
ainsi l’honneur particulier et la triste satisfaction de venir moi-même
apporter mon adieu profondément ému et mon souvenir, qui demeurera plein de
gratitude, au grand artiste et en môme temps à l’homme bon, sensible et
indulgent qui voulait bien honorer de sa bienveillance tous les jeunes amis et
admirateurs que lui attiraient la beauté grandiose de
son œuvre et la jeunesse éternelle de son esprit et de son cœur.
Car c’est là un phénomène extraordinaire de cette exceptionnelle nature que ce don perpétuel de sensibilité, d’émotion, de jeunesse en un mot, qui marque sa vie jusqu’à son dernier jour. Qu’il est beau et réconfortant le mot de cet agonisant presque centenaire qui bénit la vie « parce que la vie est si belle et aussi qu’il y aurait encore tant à dire d’elle ! »
Ce
splendide et viril optimisme se marque dans l’œuvre du maître ; elle ignore les tristesses moroses et les mélancolies ; elle est mâle,
puissante et vigoureuse et s’élève avec majesté comme les beaux chênes aux bras
tordus de ses paysages sur les grands ciels mouvementés. Harpignies est en ce
sens l’héritier-direct de son maître de prédilection, de Corot, avec moins de
sérénité attendrie et de volupté païenne sans doute, mais avec une allégresse
robuste, une ampleur magistrale, tout l’éclat de la nature dans sa force et sa
richesse. Ce grand mélomane avait compris, lui aussi, la valeur mélodique d’une
belle ligne d’horizon, d’une noble silhouette d’arbres sur l’accompagnement
lumineux du ciel.
Harpignies est, par le style, la noblesse, l’héritier de Corot, comme il est le continuateur de la grande tradition française. Il est, lui aussi, un classique par excellence, un classique dans tout ce que ce terme a de grand et signifie de traditionnel, de permanent, nous dirions d’éternel.
Je salue donc avec regret, avec admiration et aussi avec une profonde gratitude émue la mémoire de ce grand paysagiste, qui demeurera toujours vivante et je reporte avec vous ma pensée émue vers eux, et vers celle surtout que cette séparation cruelle met en deuil.
Discours de M. Léon Bonnat
Membre de l’Institut,
Directeur de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts
MESSIEURS,
Un grand peintre vient de mourir.
Harpignies n’est plus. Le « Vieux Chêne », comme nous l’appelions familièrement, vient de tomber à l’âge de 97 ans. Nous nous faisons une fête de célébrer son centenaire. Sa robuste constitution, sa puissante vieillesse nous faisaient espérer le voir atteindre cet âge avancé. La fatalité nous a enlevé cette joie.
Il a travaillé jusqu’au dernier jour, et ses œuvres, toujours empreintes de sa forte originalité, ne sont pas inférieures à celles de sa jeunesse et de son âge mûr. En lui s’éteint un des représentants les plus glorieux de cette pléiade admirable de paysagistes qui a jeté tant d’éclat sur l’École Française.
Harpignies était non seulement un grand peintre et le Maître le plus dévoué à ses élèves, c’était aussi un fidèle ami dont celui qui écrit ces lignes a pu, pendant près de soixante ans, apprécier le charme. D’un caractère entier, comme son art vigoureux, il avait le sentiment de sa valeur, et, parfois, ne ménageait-il pas des coups de boutoir à ceux qui ne partageaient pas ses avis ; mais il tempérait souvent ces duretés parades douceurs de langage, des intonations de voix d’une grâce infinie.
Il était passionné de musique et jusqu’au terme de sa longue existence il à su s’entourer d’une élite de jeunes musiciennes, auxquelles il se plaisait parfois à s’associer pour interpréter les grands maîtres qui le ravissaient, « ses Dieux », disait-il.
En somme, Harpignies a eu une vie admirable de travail et de succès, dont les dernières années ont été entourées des soins les plus intelligents, les plus dévoués d’une compagne à. laquelle, au nom de tous, je me fais un devoir d’adresser ici les remerciements chaleureux qu’elle a si bien mérités. »
Rose Maireau mourut le 7 novembre 1923 à Saint-Privé. Elle fut enterrée dans le même caveau qu’Harpignies (elle avait organisé ses obsèques), mais son nom ne figure pas sur la tombe – soit la configuration de la pierre ne se prêtait pas à l’ajout de son nom, soit les fonds manquaient afin qu’un graveur la mentionne.
En 1925, Jean Maireau s’était installé sur la plus méridionale des Îles Australes, Rapa, qu’on appelle parfois « Rapa Iti », la « petite Rapa », afin de la différencier de sa voisine Rapa Nui, aussi connue sous le nom d’île de Pâques. Le 16 décembre de cette année-là, il épousa Murena Nounou Angia.
Nous avons trouvé une référence à une enfant, Rose Maireau, qui était boursière en 1939.
Rapa est une fascinante île volcanique d’à peine 40 km² avec deux villages : Ahurei et Area. L’île est si loin de tout que seul un cargo la ravitaille quatre à cinq fois par an. Jean était chef de postes à Ahurei quand il mourut le 7 février 1943 à 19h.
Il y a peut-être toujours des descendants de Rose Maireau à Rapa ; un troisième épisode n’est donc pas impossible… si nous arrivons à avoir accès aux archives des Îles Australes (ce qui est plus compliqué qu’il n’y paraît).
[1] : De nombreux arbres sur Geneanet donnent « 1872 » comme son année de naissance, mais il était né le 6 juillet 1875 à Famars dans le Nord. Il était comptable et mourut chez lui, au 11, rue Mazarine dans le VIe arrondissement de Paris.
[2] : Dans les actes de naissances de Dunkerque, se trouve une transcription en date du 31 octobre 1862. C’est cette date de naissance qui est généralement donnée pour Albert Thiébault, mais la transcription indique qu’Albert Marie Joseph fut baptisé le 3 mars 1860 dans le village de New Inn (Comté de Tipperary en Irlande).
[3] : La famille Vantillard a deux caveaux au cimetière Montparnasse à Paris et c’est là que Marguerite fut enterrée le 12 septembre. Son frère était vitrailliste.
[4] : Cf. L’Aéro du 2 mars, p. 4
[5] : Cf. p. 13.
[6] : Cf. pp. 235-236.




