Les peuples opprimés, les peuples colonisés, se serrent les coudes, même quand leur propre situation est bien sombre. Cette empathie, cette solidarité, cet amour sont et resteront toujours un mystère pour les oppresseurs et les colons.
En 1795, l’Espagne céda aux États-Unis des territoires et parmi ces terres se trouvaient les terres de la Nation Choctaw ou Chactas – incidemment, « Choctaw » est l’anglicisation incorrecte de leur nom : « Chahta » (ce nom serait celui d’un ancien chef ou le résultat de la compression de la phrase « hvcha hattak » qui signifie « peuple du fleuve », ce qui ferait de leur nom une référence géographique quant à d’anciennes cités de ce peuple).
Ce peuple natif des états que les colons ont appelé Louisiane, Mississippi et Alabama était réparti en plusieurs groupes ; les Espagnols les rencontrèrent au XVIe siècle, les Français au siècle suivant (notamment en Louisiane).
Tandis que ce peuple avait soutenu les colons britanniques dans leur guerre d’indépendance quand ils en eurent assez de payer des impôts au roi d’Angleterre sans pour autant avoir des représentants au Parlement de Londres pour défendre leurs intérêts, ainsi que dans d’autres conflits, les Choctaws furent arrachés à leurs terres de 1831 à 1833. Paradoxalement, en vertu du Traité de Dancing Rabbit Creek de 1830, ceux qui décidèrent de rester au Mississippi furent considérés comme simples citoyens américains.
Afin de donner les terres des natifs à des colons, une grande partie de la Nation Choctaw, environ quinze mille âmes, fut déportée, à pied, en Oklahoma ; ce fut la « piste des larmes » (1/6 d’entre eux mourut en route). Dans le traité de 1830, la Nation avait accepté de partir pour des nouvelles terres à l’ouest, mais pas dans les conditions atroces que les soldats leur firent subir.
La déportation en Oklahoma fut terrible. L’installation sur les nouvelles terres maintint la Nation dans la pauvreté.
En parallèle, l’Irlande fut réduite par l’Angleterre au statut de simple colonie en 1801. Les natifs, gaéliques et catholiques, n’avaient pratiquement aucun droit face aux colons protestants.
La situation des Irlandais s’était déjà dégradée en 1649 quand Oliver Cromwell (1599-1658) avait mis en place des lois systématiquement en défaveur des catholiques à la suite de leur tentative de révolte contre le pouvoir anglais.
Si Antoine Parmentier (1737-1813) eut une excellente idée en arrivant à faire adopter la pomme de terre aux Européens, il n’aurait pu imaginer comment ce légume allait permettre une explosion de la population – malgré le fait que les terres qui avaient été morcelées jusqu’à être de ridicules parcelles (en effet, à cause de Cromwell, tous les fils d’une famille héritaient d’une parcelle des terres du père et plus seulement l’aîné, ce qui causa bien des problèmes) et ce que l’arrivée du mildiou en Irlande allait causer comme tragédie.
À partir de 1845, le mildiou attaqua les récoltes irlandaises. Les propriétaires terriens anglais continuèrent à exporter le peu qui était produit. Trois des quatre récoltes suivantes furent catastrophiques et Sir Charles Trevelyan (1807-1886) minimisa les conséquences des mauvaises récoltes sur la population – il contribua à lui seul à l’exil de deux millions d’Irlandais et la mort d’un million d’entre eux.
L’exil des Irlandais fit se poser des questions au monde et on commença à parler de la famine en Irlande.
Quand les membres de la Nation Choctaw apprirent ce qui se passait – et malgré leur situation qui n’était guère reluisante – ils firent une collecte pour les Irlandais et, en 1847, ils envoyèrent 170 $. Cette somme correspond environ à cinq mille dollars aujourd’hui, mais il s’agissait d’une somme énorme à l’époque.
Le geste de solidarité de la Nation Choctaw aurait pu s’arrêter à ce don de 1847, mais les peuples opprimés se soutiennent. Aussi, ils se souviennent de la main tendue et de l’aide apportée.
En 1990, des chefs de la Nation Choctaw se rendirent en Irlande, dans le comté de Mayo, afin de participer à la commémoration de la marche de 1848 où les Irlandais allèrent voir leurs propriétaires terriens.
En 1992, des représentants irlandais rendirent visite aux membres de la Nation Choctaw qui se préparaient à commémorer la piste des larmes. La même année, une plaque commémorative rappelant le don des Choctaws fut installée à Mansion House, résidence officielle du Lord maire de Dublin depuis 1715.
Les représentants politiques des deux nations se rendent régulièrement visite pour diverses commémorations et l’échange de cadeaux culturels. Le Taoiseach Leo Varadkar a même déclaré que le lien entre la Nation Choctaw et le peuple irlandais n’est pas qu’un souvenir sacré, mais un lien sacré qui lie ces deux peuples pour l’éternité.
En 2017, la statue Kindred Spirits d’Alex Pentek fut installée dans le parc Bailick à Midleton dans le comté de Cork en Irlande. Neuf plumes d’aigle en métal de plus de six mètres sont en cercle autour d’un bol vide.
En 2024, Samuel Stitt de la Nation Choctaw créa Eternal Heart, une sorte de nœud celtique sans début ni fin. L’œuvre est installée sur le terrain du Capitol Choctaw à Tuskahoma en Oklahoma.
Cette solidarité n’est pas limitée à deux peuples.
La Nation Cherokee, dont la situation n’était pas meilleure que celle de la Nation Choctaw, avait aussi envoyée 200 $ aux Irlandais au moment de la famine.
En 2020, alors que la Nation Navajo et la Nation Hopi souffraient particulièrement à cause de la pandémie, l’Irlande lança une campagne de levée de fonds en leur faveur qui récolta plus de quatre millions de dollars. En juillet 2025, les Nations Navajo et Hopi ont remercié les Irlandais, ce qui montre que des liens se tissent entre ces peuples.
En septembre 2020, l’équipe nationale d’Irlande de lacrosse donna sa place au championnat du monde à l’équipe « Iroquois Nationals », composée de Mohawk, Onondaga, Oneida, Cayuga, Seneca et Tuscarona parce que les organisateurs ne reconnaissaient pas leur équipe comme étant celle d’une nation souveraine.
En octobre 2025, la nouvelle présidente d’Irlande, Catherine Connolly, défend toujours le peuple palestinien en rappelant que la Palestine est occupée depuis des décennies et fait ainsi écho aux démarches officielles de l’Afrique du Sud en aide à la Palestine.
Les peuples opprimés se reconnaissent et se soutiennent.
Sources :
https://www.choctawnation.com/about/history/irish-connection
https://www.choctawnation.com/news/news-releases/choctaw-nation-unveils-eternal-heart-sculpture/
https://en.wikipedia.org/wiki/Native_American_and_Irish_interactions
https://en.wikipedia.org/wiki/Choctaw
https://en.wikipedia.org/wiki/Trail_of_Tears
https://fr.wikipedia.org/wiki/Grande_famine_irlandaise




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