Le 7 décembre 2025, nous vous avions parlé du
triptyque de Moulins qui a été restauré et est exposé en ce moment, jusqu’au 31 août, dans la salle
831 de l’aile Richelieu.
Cette œuvre est absolument magnifique :
« JEAN
HEY
Actif
en France vers 1480-1500
Triptyque
de la Vierge glorieuse, dit Triptyque de Moulins […]
Peint
sur bois (chêne), vers 1498 […]
Moulins,
cathédrale Notre-Dame. Œuvre classée au titre des monuments historiques en
1898. »
« VOLET
GAUCHE
Pierre
II de Bourbon en prière, accompagné par saint Pierre
Pierre
II, couronné, est vêtu de manière quasi royale, tandis que saint Pierre, tenant
les clés du paradis, apparaît en pape, pour accentuer encore le prestige du
duc. Ici, Pierre II veut exprimer sa foi, mais aussi clamer sa souveraineté sur
le duché de Bourbon qu’il entend léguer à sa fille Suzanne.
Cadre
fabriqué en 2025 à l’occasion de la restauration de l’œuvre. »
« PANNEAU
CENTRAL
La
Vierge et l’Enfant dans une gloire entourés d’anges
Alors
qu’il était la plupart du temps fermé, la vue du triptyque ouvert devait
susciter une émotion extraordinaire. La Vierge surgit comme une apparition dans
le ciel. La couronne d’étoiles et la lune à ses pieds sont ses attributs
lorsqu’elle est présentée comme l’Immaculée Conception. Pour la magnifier plus
encore, Jean Hey associe la préciosité inhérente de l’or à la texture légère
des cercles colorés, pour créer un halo solaire, d’où émane la lumière. »
« VOLET
DROIT
Anne
de France accompagnée de sainte Anne, avec sa fille Suzanne de Bourbon, en
prière
La
duchesse et sa fille sont agenouillées sur de riches coussins, sous une
chapelle de soie. L’absence d’éléments d’architecture accentue l’impression qu’elles
se trouvent dans un lieu intermédiaire entre terre et ciel. Les Bourbons
apparaissent pleinement associés à la gloire de la Vierge.
Cadre
fabriqué en 2025 à l’occasion de la restauration de l’œuvre. »
« VOLET
DROIT (REVERS)
L’ange
de l’Annonciation
La
restauration a permis de comprendre que Jean Hey a plusieurs fois changé sa
composition. Ainsi derrière l’ange, sous l’arc gothique, on voit le dessin d’un
plafond voûté, de type Renaissance : le peintre a ensuite renoncé à ce
projet. En outre, il n’a pas terminé ses grisailles, pour une raison encore
inconnue : certains des anges sont juste esquissés, d’autres sont plus
aboutis. »
« VOLET
GAUCHE (REVERS)
La
Vierge de l’Annonciation
Agenouillée
dans un lieu qui évoque une église, Marie est surprise par l’ange dans sa
prière ; derrière elle, la branche de lys symbolise sa pureté. La scène
est surmontée d’un arc gothique, qui créait une continuité entre la peinture et
l’architecture de la collégiale de Moulins où le Triptyque se trouvait. »
Le triptyque est splendide et il
faut vraiment prendre le temps de l’admirer, mais il faut aussi admirer les
autres œuvres qui se trouvent dans la même salle.
C’est l’une de ces œuvres qui nous a
intriguée ; elle fut également peinte par le Maître de Moulins dont
l’identité resta un relatif mystère jusqu’à une date assez récente (ce ne fut
qu’en 2011 qu’une inscription au dos d’une toile intitulée Ecce Homo
éclaira l’identité du maître). Aujourd’hui nommé Jean Hey, on sait peu de
choses sur la vie de ce peintre, dessinateur et enlumineur.
Il
est possible qu’il soit originaire du nord : toujours l’inscription
au dos d’Ecce Homo désigne le peintre comme « teutonicus » (teuton/germanique)
et comme de nombreux historiens pensent qu’il a été formé à Gand, ils pensent
également qu’il était flamand… comme si aucun jeune homme n’avait jamais changé
de pays afin de se former auprès d’un maître renommé (ce patronyme se trouve
effectivement en Flandres, mais aussi en Alsace et pourquoi ne pas utiliser le
latin « flandricus », qui existe ?).
Naissance
et formation de Hey sont inconnues, mais on sait qu’il fut au service de
l’archevêque de Lyon, Charles de Bourbon (1433-1488). À la mort de son
protecteur, il se mit au service de Pierre II de Bourbon (1438-1503) dont
l’Histoire se souvient aussi sous le nom de Pierre de Beaujeu. Pierre avait
épousé Anne de France (1461-1522), fille de Louis XI (1423-1483), et ils
avaient assuré la régence de 1483 à 1491 pour Charles VIII (1470-1498). Leur
fille, Suzanne (1491-1521), fut duchesse de Bourbon et d’Auvergne et comtesse
de la Marche.
Situé pour l’instant à gauche du
triptyque quand vous lui faites face, vous trouvez le volet gauche d’un
triptyque dont le panneau central est aujourd’hui perdu ; cette huile sur
bois représente Pierre II, sire de Beaujeu, duc de Bourbon, présenté par
saint Pierre et elle fut réalisée vers 1492. Un fragment fut découpé dans
le volet droit et ne présente plus aujourd’hui que Suzanne de Bourbon, dit
enfant en prière ; il se trouve sur le même mur, juste à côté de
l’œuvre qui nous intéresse : le volet droit qui représente Anne de
France, dame de Beaujeu, duchesse de Bourbon présentée par saint Jean
l’Évangéliste.
Si vous regardez bien la toile, vous
remarquerez des bestioles dans le calice que tient saint Jean :
Les autres visiteurs étaient tous focalisés sur le grand
triptyque. Nous avons demandé à la charmante surveillante qui se trouvait dans
la salle si elle savait ce que racontait cette représentation, mais nous étions
toutes deux perdues.
Une
réponse se trouve sur la fiche de cette toile sur le site des collections du
Louvre :
« Portrait
de la duchesse Anne de Beaujeu en buste, agenouillée en prière les mains
jointes. Elle est présentée par saint Jean bénissant de la main droite, à la
gauche un de ses attributs courants, le calice d'où s'échappent deux serpents
(selon le récit miraculeux raconté par Jacques de Voragine dans la Légende
dorée, dans lequel Jean se trouvant à Éphèse fut mis à l'épreuve par le
grand prêtre du temple de Diane : le poison que Jean devait boire fut
transformé en serpent lorsqu'il bénit sa coupe). Ils se tiennent dans une
galerie ouverte sur un paysage visible par une arcade en anse de panier. »
Cette
description donne une piste de recherche, mais pas la bonne réponse : Jean
Hey est bien trop précis dans ses représentations de la Nature pour avoir peint
des serpents aussi mal faits (regardez la bosse sur la créature centrale). Et
puis, il y a trois têtes, pas deux.
Le calice représente la coupe remplie de poison donnée par
le grand prêtre du temple de Diane à Éphèse. Saint Jean bénit la coupe et
neutralisa le poison, mais plusieurs versions existent et dans certaines deux
serpents s’échappent du calice, dans d’autres c’est un petit dragon bicéphale.
Certaines versions parlent d’un serpent d’airain ou d’un dragon à trois têtes.
Ici, nous avons donc un dragon à trois têtes ; c’est à la fois un symbole
du Christ, un rappel du serpent d’airain de Moïse et une promesse de guérison.
Cette créature dans le calice tenu par l’Évangéliste est
beaucoup plus importante et intéressante qu’il n’y paraît au premier regard.