À la fin du Moyen Âge, les activités portuaires de Nice représentent une part importante de la vie de la cité, qui est sous la protection de la Savoie depuis la Dédition de 1388.[1]
La solide forteresse de la ville sur sa colline protège tout un petit monde qui s’affaire sur la plage des Ponchettes. L’anse a été aménagée au XIIIe siècle afin de faciliter l’armement, la réparation et le déchargement des navires et les installations sont sans cesse utilisées. Pour les marins, les voyageurs et les marchands, ainsi que pour les armateurs et leurs ouvriers, les Ponchettes sont le passage obligé.
On vient de France et de Gênes pour acheter des bois de construction sur les plages de Nice. Certains achètent ou bien louent des navires niçois et courent de la Méditerranée jusqu’à l’Atlantique. Ces navires sont très réputés : les meilleurs bois de la région se trouvent déjà sur place afin de les négocier, mais certains sont utilisés par d’habiles ouvriers dont le travail est reconnu dans toute l’Europe. Nice est une escale consacrée[2] et de nombreux marchands préfèrent s’y arrêter plutôt que de débarquer au port voisin de Villefranche, malgré la supériorité des installations de ce dernier.
Si les Génois reconnaissent la valeur des bois que l’on trouve à Nice pour la construction des navires et en sont grands consommateurs, cela ne les empêche pas de livrer une farouche bataille commerciale aux navires niçois lorsque, d’aventure, ils les rencontrent en mer.
Les différends entre Gênes et Nice ne sont pas chose nouvelle à la veille de la Renaissance (la première mention de litige date du XIIe siècle, lors d’une tentative d’extension génoise).[3]
La république de Gênes possède un des plus grands ports de l’Italie du Nord. En 1284, elle avait battu Pise qui était sa rivale à la bataille de la Meloria et s’était emparée de la Corse et de la Sardaigne ; toutefois, les Corses ne s’intéresseront que partiellement aux activités maritimes des Génois qui voulaient transformer l’île en un relais pour leur commerce en Méditerranée. Son autre rivale, Venise, perd encore un peu plus chaque jour son monopole commercial.
Depuis 1339, la république patricienne est dirigée par un doge élu à vie. La structure politique de la république est assez semblable à celle de Venise, si ce n’est que le doge de Gênes est encore moins puissant que celui de Rialto. L’activité principale de la république reste la banque, même si le commerce est très important. Ce sont les grandes familles qui dirigent Gênes, mais plus le temps passe et plus les grandes familles se déchirent ; la république en souffre.
La situation géographique ne présente pas que des avantages. Si les terres se trouvent protégées par la proximité de l’Apennin ligure qui interdit presque toute attaque terrestre, en revanche, la plus grande partie du territoire se trouve resserrée sur la côte et ne dispose pas d’hinterland.
La situation politique et les difficultés territoriales expliquent peut‑être l’agressivité génoise ; cela explique aussi peut‑être le ressentiment des Niçois quant à l’attitude de leurs concurrents sur les flots. Cette concurrence entre la république de Gênes et Nice est à l’origine de la construction de la plus grande galère du XVIe siècle: la Santa Maria e San Rafaele.
Les trois frères Galléan, Jean, Raphael et Claude, sont des commerçants et de redoutables armateurs.
Jean tente un rapprochement avec les Génois en épousant une des leurs, Nicoletta Doria, mais cela ne garantie en rien la protection des bâtiments appartenant aux Galléan : les galères génoises ont pour ordre de s’attaquer à tout navire battant pavillon savoyard. Jean est un excellent marin et bien souvent il commande ses propres vaisseaux de marchandises.
Alors qu’au port de Bona il a accepté de faire route avec deux capitaines siciliens, Jean tombe dans un piège génois. Peu de temps après avoir quitté le port, les trois navires sont poursuivis par les galères d’un corsaire turc, le capitaine Camalo et aussitôt, au lieu de lui prêter assistance comme il était convenu, les Siciliens font savoir à Jean qu’ils ont un sauf‑conduit de Camalo et ils le laissent seul. Jean et son équipage se battent, mais, dépassés par le nombre des assaillants, ils doivent se rendre. Jean, qui a été blessé, est fait prisonnier et ses frères doivent verser une rançon importante.
Les Galléan tentent de se venger une première fois en envoyant des bâtiments attaquer les côtes de la république, mais Gênes rappelle les galères qui croisent dans le Levant et les Niçois doivent regagner leur port sans avoir lavé cet affront. C’est alors que les frères décident la construction d’un vaisseau de haut bord.
C’est en 1487, à Nice, que commence la construction de la Santa Maria e San Rafaele. Les travaux durent deux ans. En octobre 1489, le navire est lancé, puis il est remorqué au port de Villefranche où, pour des raisons pratiques, il est gréé.
Le navire est un des plus imposants de son temps, sa portée est de mille six cents tonneaux, son artillerie est puissante et l’équipage de cent cinquante hommes a été choisi parmi les meilleurs marins du duché de Savoie.
Jean part pour quelques courses en compagnie de son frère Claude qui commande un autre navire. Les navires génois qui ont le malheur de croiser leur route sont poursuivis avec acharnement. Ces actions desservent les Galléan : elles montrent aux Génois les trop nombreuses qualités de la Santa Maria e San Rafaele. Jean a l’intention de vendre son navire au vice‑roi de Naples, mais une demande de son duc, Charles Ier (1468‑1490), lui fait rompre les négociations. Un navire chargé de sel naviguant pour le compte de Blanche de Montferrat, épouse de Charles, a été capturé par des Génois et le duc aimerait que Jean récupère navire et chargement. En fidèle sujet, Jean accepte et se lance à la poursuite des Génois.
Si cette expédition n’a pas exactement le succès escompté, car, en effet, le navire de Blanche restera perdu, en revanche elle fait connaître la Santa Maria e San Rafaele dans toute la Méditerranée. On l’admire ou on la craint. Toutes les puissances italiennes veulent l’acheter. Florence et Naples sont les premières sur les rangs, mais Gênes est également très active. Leur détermination quant à cet achat étonne les contemporains. La république va même jusqu’à envoyer un ambassadeur, Cristoforo Salvago, qui promet le rétablissement de la liberté du commerce entre Gênes et Nice si le navire leur est vendu.
Les négociations traînent en longueur et les Génois tentent d’incendier le vaisseau dans la rade de Villefranche avec l’aide de Français qui ont été soudoyés. Leur plan échoue, mais il sera fatal à Salvago, victime de la fureur populaire, étant considéré comme responsable de cette action.
Les Galléan s’endettent, vendent les bijoux de la famille et arment quatre vaisseaux qui feront route avec le navire tant convoité. Au début du mois de juin 1491, cette escadre que les meilleurs marins niçois se sont fait un devoir de rejoindre part en expédition contre les Génois.
Un riche vaisseau de la république est capturé. Alors qu’ils rentrent au port, une tempête disperse les Niçois et la Santa Maria e San Rafaele se retrouve seule dans le golfe de La Napoule. La flotte génoise l’intercepte, mais préfère agir par ruse : Julien de Magnerie, commandant en chef génois invite Jean à son bord... et le fait prisonnier. Les Génois s’emparent du navire niçois et livre Jean à la mer à bord d’une barque. Jean est sauvé par un navire marchand qui, comble de malchance, le conduit à Gênes où il est emprisonné.
C’est grâce à l’intervention d’une parente, Catherine du Carret, auprès du Sénat génois que Jean recouvre la liberté, mais il doit jurer de renoncer à toute réclamation et de ne jamais parler du traitement qu’il a subi depuis sa capture à La Napoule[4]. Le Pape Alexandre VI le dégage de son serment, ce qui permet à Jean de se plaindre à son duc, Charles II (1488‑1496), pour lequel la duchesse Blanche assure la régence, mais également au roi de France et à d’autres rois. Jean prend toute l’Europe à témoin de son malheur.
En compensation, les Galléan reçoivent de nombreux honneurs de la duchesse, mais la république de Gênes fait la sourde oreille et refuse de rendre le vaisseau qu’elle a volé. Les Galléan réclament leur bien jusqu’en 1520, sans résultat.
Jean Galléan fait encore quelques tentatives, mais son combat prend fin le 5 juin 1538. Lors du congrès de Nice[5], alors qu’il va prendre son tour de garde au château, Jean est tué d’un coup d’arquebuse. Accident ou action décidée par Gênes ? Les quelques sources dont nous disposons ne nous livrent que des réponses contradictoires ou partisanes.
Les Niçois et les Génois se sont mené une guerre maritime et commerciale sans pitié à l’aube de la Renaissance. L’armement niçois était reconnu à l’époque : les Génois, dont la puissance déclinait à cause des luttes intestines, ne pouvaient se résoudre à voir leur influence se réduire ainsi.
Mais il faudrait peut‑être ne pas seulement voir dans les actes génois un entêtement et une fourberie[6] sans limite et envisager la possibilité que la république ait dû faire face à d’importantes difficultés qui peuvent expliquer leur politique agressive, même si la Santa Maria e San Rafaele est arrivée dans le port de Gênes par ruse.
La Santa Maria e San Rafaele fut, trop brièvement, le fleuron de la flotte niçoise.
Peu de temps après, Gênes allait perdre la plupart de ses comptoirs et de ses possessions.
Quant à Nice, le nombre de ses activités portuaires allaient diminuer au fil des siècles. Les Ponchettes furent abandonnées au profit du site de Lympia où se trouve le port actuel. Si aujourd’hui le port évoque plutôt la navigation de plaisance, pour faire justice à Nice, il faut se souvenir de sa grandeur passée.
Bibliographie :
Hervé BARELLI et Roger ROCCA, Histoire de l’identité niçoise, Serre, Nice, 1995
Michel DERLANGE (sous la direction de), Les Niçois dans l’histoire, Privat, Toulouse, 1988
Robert LATOUCHE, Histoire de Nice, Paris, 1961-1965
Jean-Baptiste TOSELLI, Biographie Niçoise ancienne et moderne, Lafitte Reprints, Marseille, 1973
[1] : En 1388, la Savoie était un Comté, elle deviendra un duché lorsque, le 9 février 1416, Amédée VIII de Savoie est fait duc par l’Empereur Sigismond. La Reine Jeanne Ière (1326-1382), héritière de la Provence et de Naples qui étaient des terres des Anjou, n’avait pas d’héritier légitime. Elle adopta successivement deux héritiers (Charles de Duras et Louis d’Anjou), ce qui provoqua la guerre en Provence à sa mort. Nice était favorable à Duras, mais les Anjou étaient sur le point d’obtenir l’héritage promis et menaçaient d’attaquer Nice. Par la Dédition, la ville obtenait notamment la protection de la Savoie à laquelle elle resterait fidèle.
[2]: Villefranche et Nice sont les deux plus importants débouchés du duché de Savoie sur la Méditerranée, mais les installations de Nice ont l’avantage de permettre une communication plus rapide avec les routes commerciales.
[3] : Les terres de Nice, voisines de la république de Gênes, auraient été une prise utile qui auraient permis aux Génois de disposer des ressources militaires et matérielles de Nice.
[4]: Il ne devait parler ni du vol de son vaisseau, ni des conditions de son emprisonnement à Gênes.
[5]: De mai à juin 1538, le pape Paul III tenta de réconcilier les Français de François Ier et les Espagnols de Charles Quint qui s’affrontaient dans le Piémont. Les trois hommes se rencontrèrent à Nice, mais ce fut un échec.
[6]: C’est un terme souvent employé par l’historien du XIXe siècle, Jean-Baptiste Toselli, qui a fait preuve d’une grande rigueur dans ses différents travaux ; il semble avoir été extrêmement sensible à ce sujet, ce qui pourrait nous donner une idée de l’importance de l’antagonisme entre les deux cités.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire