Il se trouve que, grâce à une cousine, nous avons pu voir un documentaire qui, au moment où nous écrivons ces lignes, n’a pas encore été diffusé en France. Il s’agit du Titanic – The Digital Resurrection (Titanic – Résurrection digitale [notre traduction]).
L’idée de départ était de créer un « jumeau » virtuel grâce aux nombreux clichés pris sur place. Il fallut deux ans de travail afin de réaliser ce documentaire : en 2022, les sous-marins miniature, Romeo et Juliet, furent envoyés prendre des clichés de la totalité du site de naufrage et, après un an d’analyses, il fut possible de créer un double digital de l’épave.
Des spécialistes furent appelés afin de livrer leurs conclusions… et certaines d’entre elles nous ont profondément chiffonnée et nous allons donc partager avec vous ces éléments qui nous semblent problématiques.
En premier, ils attribuent encore la découverte de l’épave à Ballard. Même s’il a fait un travail de propagande des plus impressionnants, il dormait quand Jean-Louis Michel[1] de l’IFREMER (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer) et ses deux collègues ont découvert la proue du Titanic et que Michel a envoyé le cuisinier, erreur terrible, réveiller Ballard qui s’attribua tout le mérite de la découverte. Si nous avons trouvé la lettre ouverte du commandant Nargeolet qui remet les pendules de Ballard à l’heure alors que nous ne nous sommes que récemment penchée sur l’histoire du Titanic, il est curieux que des spécialistes du sujet ne rendent pas à Michel ce qui lui revient de droit.
Ensuite, le jumeau digital du Titanic porte encore la trace d’un incident, en accord avec le témoignage d’une survivante du Titanic dont le hublot fut brisé par la collision avec l’iceberg, ce qui fit estimer la hauteur de l’iceberg par l’équipe de spécialistes, mais ce hublot brisé ne peut donner qu’une vague idée de la hauteur si l’on en croit les témoignages de ceux qui ont vu l’iceberg, puisqu’il fut déclaré qu’il ressemblait au rocher de Gibraltar (nous vous renvoyons à notre article sur le sujet). On peut retourner le problème dans tous les sens, mais la partie visible de l’iceberg reste et restera un mystère. L’estimation de la hauteur ne peut donc être exacte en se basant seulement sur le hublot brisé.
La hauteur de l’iceberg n’est pas le seul problème que nous avons avec ce documentaire. La proue est tellement enfoncée dans la boue qui se trouve au sol qu’il est littéralement impossible de voir les dommages sur la coque, mais l’équipe a quand même fait une simulation – avec un iceberg dont on ignore complètement la forme sous-marine, puisque cette partie de chaque iceberg est unique et avec des dégâts inventés par ordinateur puisque les vrais dommages sur la coque sont enfoncés dans plusieurs mètres de boue – en fait, une expédition française en 1996 a utilisé un sonar qui a révélé que six petites brèches avaient scellé le destin du Titanic en touchant six compartiments (Contrairement à ce documentaire américain, le documentaire français de Simon Viguié en 2023 Titanic : le naufrage aurait-il pu être évité ? donne au spectateur toutes les informations nécessaires et donne la parole à Jean-Louis Michel et au commandant Nargeolet. Il présente également les conclusions de spécialistes qui décryptent simplement leurs conclusions). Les réalisateurs de ce documentaire ont arbitrairement décidé de la forme de l’iceberg.
Ils n’allaient pas s’arrêter à ce genre de petit détail s’ils pouvaient rentabiliser leur projet d’épave virtuelle… Est-il permis d’être déçue par un tel manque de rigueur scientifique et ce désir de titiller l’imaginaire du commun des mortels qui ne remettra pas en cause la forme de l’iceberg sur ordinateur et ses dégâts supposés ?
Bref, c’est très joli à la télé, mais si c’est vraiment scientifique, nous aurions aimé que leur approche nous soit expliquée en détail ; autrement, c’est du sensationnalisme qui surfe sur la fascination du public pour tout ce qui concerne le Titanic et rien de plus – et hors de question de prétendre qu’il serait trop compliqué d’expliquer l’approche au public ; si les données sont vraiment fiables, les spécialistes pouvaient expliquer comment ils avaient procédé. Autrement, c’est prendre le grand public pour un ensemble d’idiots de village ou la démarche est une simple arnaque. Il y a toujours une façon d’expliquer les choses ; nous pensons que les spécialistes et les réalisateurs sont tous partis du principe que le public prendrait leur conclusion pour argent comptant – désolée, mais nous aimons comprendre les choses et notre positivisme, qui sait qu’il faut donner ses sources afin que les informations et conclusions avancées puissent être vérifiées, aurait aimé ne pas avoir à douter de la simulation offerte dans le documentaire.
Avec autant d’inconnues (en tout cas pour nous, puisque rien ne nous est expliqué) comment croire que leur modélisation permet d’arriver à des conclusions fiables ? C’est tout simplement impossible.
Après avoir procédé à une simulation de la collision, on nous présente une collision frontale – toujours sans connaître la réelle forme de l’iceberg.
Étant donné qu’il n’y eut qu’une demi-minute entre l’alarme et la collision, s’il y avait eut une épaisse brume cette nuit-là, il y aurait eu une collision frontale et la proue du Titanic se serait encastrée dans l’iceberg. Il y aurait eu des morts, mais pas autant que dans le naufrage et le navire aurait pu être réparé. Comme on peut le conclure en regardant l’une des vidéos sur le Titanic sur la chaîne Youtube de Mike Brady, la réputation de la White Star Line aurait terriblement souffert, mais pas autant que de la perte du Titanic.
Brady, qui a étudié des articles sur le comportement de l’acier en cas de collision (dont il a mis les liens en commentaire de sa vidéo, a des conclusions quant aux dégâts sur la proue qui ne sont pas aussi pessimistes que dans le documentaire. Brady mentionne d’autres navires (notamment l’Arizona, le Grampian et le Florida) dont les proues furent endommagées et furent compressées selon un effet télescopique ; donc, on sait que ce type de collision n’était pas nécessairement fatal à un navire.
Le documentaire affirme que Murdoch n’aurait jamais donné l’ordre de percuter l’iceberg de front, mais c’est ignorer que les marins savaient qu’un navire pouvait y survivre et que cette manœuvre devint la norme après le naufrage du Titanic car une proue peut se réparer, même si l’on doit déplorer quelques morts, tandis que nul ne peut connaître le volume de glace sous l’eau et un navire qui coule ne le fait que rarement dans des conditions où l’évacuation peut se faire sur une mer calme, ce qui met les passagers en danger une seconde fois.
D’ailleurs, au sujet de Murdoch, il est rappelé que certaines personnes (et les journaleux habituels) ont fait courir la rumeur qu’il se serait suicidé, ce qui fut interprété comme un acte de lâcheté ; Lightoller défendit son défunt collègue en réfutant ces allégations.
Sur l’épave, une potence de levage peut être observée en position levée. Elle se trouve sur la zone où Murdoch opérait et les réalisateurs du documentaire pensent que cela signifie qu’il était bien à son poste et s’apprêtait à affaler un autre canot. C’est en effet une possibilité.
Grâce au jumeau virtuel, les spécialistes ont repéré une valve vapeur ouverte qui est visible dans le champ de débris et qui semble indiquer que les hommes dans la salle des machines parvinrent effectivement à continuer à alimenter le système électrique du navire car cette valve était reliée au générateur d’urgence qui se trouvait au-dessus de la salle des machines n° 2.
Le chef mécanicien Joseph Bell (1861-15 avril 1912) travailla avec les pompiers et les chauffeurs de la salle des machines n° 2 qui était la seule et la dernière à ne pas être inondée et donc la seule en mesure de fournir du courant au navire et Bell resta avec les autres mécaniciens, les pompiers et les chauffeurs. Ils firent tous ensemble fonctionner les machines en les alimentant. Dès que la salle des machines n°5 commença à être inondée, Bell avait compris qu’ils étaient perdus et il décida de se sacrifier afin d’essayer de sauver un maximum de gens. Avoir de l’électricité permit aux passagers d’évacuer et aux opérateurs radio d’appeler à l’aide. Sans le sacrifice de ces hommes, il n’y aurait eu aucun survivant.
Une autre estimation qui n’est pas expliquée est qu’ils pensent que la vitesse était de 22 nœuds au moment de la collision, ce qui voudrait donc dire que le capitaine Smith allait trop vite (quelle
Pardon pour notre sarcasme, mais cette vitesse est exactement celle déclarée par Lightoller dans son entretien à la BBC en 1936. Encore une fois, si nous avons trouvé ce document, pourquoi les spécialistes l’ignorent-ils ?). De même, un passager aurait entendu qu’Ismay voulait que le navire arrive avec un jour d’avance, ce qu’il nia lorsqu’il témoigna officiellement.
Devons-nous déduire qu’ils ont calculé la vitesse possible en se basant sur l’heure de départ du dernier port quitté par le Titanic et le lieu du naufrage ? Encore une fois, comment leur faire confiance sans explication aucune ? Expliquer leur méthode ne devrait pas prendre des siècles ou alors ils nous prennent vraiment pour des buveurs d’eau dans les Alpes. Une autre possibilité serait, malheureusement, qu’ils ne soient pas très sérieux et à ce sujet, un détail dans une de leurs simulations nous fait douter de leur sérieux : alors que nous savons, depuis 2008, que l’hélice centrale était tripale, leur poupe nous montre une quadripale centrale. Certes, ce n’est qu’un détail, mais quand on se dit spécialiste du Titanic, il est étrange de ne pas intégrer cette découverte dans son travail simplement afin de répondre aux attentes d’un public auquel tous les films et tous les documentaires font voir une hélice quadripale centrale parce que c’est ce que montre la photo de l’Olympic. C’est de la paresse, de l’incompétence, ou la conviction profonde que le public est stupide et ne comprendrait pas une déclaration du genre : « Le carnet d’un ingénieur, retrouvé seulement en 2008, nous apprend que les trois hélices du Titanic étaient tripales – sans doute afin de faire des essais par rapport à celles de l’Olympic afin de déterminer quelle était la meilleure configuration ». C’est court, mais ça donne toutes les infos nécessaires.
Le potentiel de ce documentaire était grand, surtout si l’on considère les moyens dont ils disposaient afin de créer le jumeau digital, mais le résultat est frustrant et c’est bien dommage.
[1] : Si le sujet vous intéresse, il y a un très bon article, « C’est moi qui ai découvert le Titanic » dans le Var-matin du 25 octobre 2024 à cette adresse : https://www.varmatin.com/temoignage/c-est-moi-qui-ai-decouvert-le-titanic-l-explorateur-jean-louis-michel-seul-francais-dans-l-expedition-americaine-a-la-recherche-de-la-celebre-epave-raconte-952978.
