Curiosités de musée : Portraits : Thales Fielding par Eugène Delacroix et Eugène Delacroix par Thales Fielding

            Dans les collections permanentes du musée Delacroix se trouvent deux toiles bien particulières : un portrait d’Eugène Delacroix (1798-1863) par son ami Thales Fielding (1793-1837) et un portrait de Fielding par Delacroix.

Fielding par Delacroix

            Thales Angelo Vernet Fielding fut baptisé à l’église All Saints de Stamford dans le Lincolnshire[1], le 4 décembre 1793.

Il était l’un des cinq fils[2] du peintre Nathan Theodore Fielding (1747 ?-1814) et d’Elizabeth Baker (1760 ?-1807 ?).

            En 1810, il exposa pour la première fois à la Society of Painters in Water Colours (Société des aquarellistes). Il fut sans doute aussi formé par son père et peut-être d’autres tuteurs, puis il devint étudiant aux Royal Academy Schools (Écoles de l’Académie royale de peinture) sous le matricule H1057 après avoir été pris à l’essai le 27 juillet 1813. D’ailleurs, le 22 mars 1815, « T. A. Fielding » apparaît sur le registre des étudiants autorisés à dessiner dans la galerie Townley du British Museum. Il était recommandé par un des membres de la Royal Academy, Henry Fuseli[3] (1741-1825).

            En 1818, il fit probablement un passage à la British Institution School of Painting[4] (École de l’Institution britannique de peinture)

            De 1814 à sa mort, il exposa à la Royal Academy, la Society of British Artists et la British Institution.

            En 1818[5], il s’installa au 26, Newman Street à Londres et, quand il résidait en Angleterre, ce fut son adresse jusqu’à sa mort.

            En plus d’être un aquarelliste, il était aussi graveur à l’aquatinte et le fait que son style soit proche de celui de Theodore, son frère aîné, ralentit sa reconnaissance par le public.

            En 1823, il séjourna à Paris avec son père et deux de ses frères, Theodore et Newton. Ils étaient venus en France afin de créer un atelier. Ce fut à cette occasion qu’ils devinrent tous ami avec Delacroix, mais le lien fut plus important entre Eugène et Thales. Ce fut l’aquarelliste Charles-Raymond Soulier (1792-1866) qui présenta Delacroix aux Fielding. Delacroix et Soulier se connaissaient depuis 1816 ; Soulier avait initié Delacroix à l’aquarelle, mais selon les techniques anglaises (Soulier avait grandi en Angleterre et était élève de Copley Fielding). Soulier apprit aussi l’anglais à Delacroix.

            Thales Fielding profita de son séjour parisien afin d’exposer au Salon de 1824. En octobre de cette année-là, il partagea son atelier au 20, rue du Colombier (l’actuelle rue Jacob dans le VIème arrondissement de Paris) avec Delacroix. Ce fut sans doute lors de cette cohabitation artistique qu’ils peignirent leurs portraits.

            De la fin mai à la fin août 1825, il fit un séjour à Londres avec Delacroix, puis ils retournèrent à Paris où Fielding resta jusqu’en 1827, puis il retourna à Londres gérer les affaires de sa famille. Ce fut cette année-là qu’il exposa son portrait de Delacroix à la Royal academy.

            En 1829, il fut élu associé à la Society of Painters in Water Colours.

            En 1836, il signa un contrat pour un salaire annuel de 300 £[6] en tant que professeur de dessin à la Royal Military Academy (Académie royale militaire) à Woolwich.

            Emporté par une fulgurante maladie, il mourut chez lui, à Londres, le 27 décembre 1837, et fut enterré au cimetière All Souls à Kensal Green.

 
 
Delacroix par Fielding
 

            Le 7 floréal an VI (26 avril 1798), Ferdinand Victor Eugène Delacroix naquit à Charenton-Saint-Maurice. Il fut une surprise pour ses parents, Victoire Œben[7] (1758-1814) et Charles François Delacroix de Contaut (1741-1805) qui avaient déjà trois enfants : Charles-Henri (1779-1845), qui finit sa carrière avec le grade général d’empire[8], Henriette (1782-1827), qui épousa le diplomate Raymond de Verninac-Saint-Maur (1761-1822), et Henri, né en 1784 et tué à la bataille de Friedland le 14 juin 1804.

Leur dernier enfant est d’autant plus une surprise que Charles Delacroix avait un problème médical, un sarcocèle (une tumeur charnue du testicule), au moment de la conception. Le docteur Imbert-Delonnes réussit une première médicale en pratiquant l’ablation de cette tumeur et son patient se rétablit en deux mois. Comme Eugène naquit juste un peu plus de sept mois après l’opération de son père qui fut hautement commentée, quelques langues de vipères de salon prétendirent que le petit dernier des Delacroix avait pour père Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838) ; c’était vraiment accorder foi à des ragots, simplement parce que Talleyrand était proche des Delacroix.

Eugène perdit son père le 4 novembre 1805 et dès janvier de l’année suivante, Mme Delacroix s’installait pour quelques temps avec Eugène au 50, rue de Grenelle à Paris chez sa fille Henriette et son époux, Raymond de Verninac. Eugène se trouva donc proche du demi-frère de sa mère, le peintre Henri Riesener, ce qui l’introduisit dans le monde de la peinture ; il semble qu’il ait eu des dispositions pour la musique, mais son éducation musicale prit fin à la mort de son père (il resta lié à la musique par ses fréquentations et ses amitiés).

Ce fut également en 1806, à la rentrée d’octobre, qu’il fut envoyé au lycée Louis-le-Grand (lycée impérial à l’époque). Il fut bon élève et se fit des amis qu’il conserva jusqu’à sa mort.

            En 1813, Eugène obtint un quatrième accessit de dessin et Riesener le présenta au baron Gérard (1770-1837) qui était un ancien élève de Jacques-Louis David (1748-1825), comme Riesener.

            En 1814, il se retrouva orphelin et partit vivre chez sa sœur, qui résidait alors au 114, rue de l’Université.

En 1815, il obtint le premier accessit de dessin et termina sa scolarité. Grâce à Riesener, il intégra l’atelier du baron Guérin (1774-1833). Il y rencontra Théodore Géricault (1791-1824). Malgré la maigre rente qui lui venait de son père et quelques commandes, Delacroix manquait d’argent et l’enseignement en atelier privé revenait fort cher. Il alla à l’école des Beaux-Arts de Paris dès 1816, mais sa technique n’était pas assez bonne pour lui faire atteindre le prix de Rome. 1816 fut aussi l’année où il fit la connaissance de Soulier qui lui présenta les Fielding.

Delacroix commença sa carrière en tant que décorateur (de 1819 à 1821). Il quitta le domicile de sa sœur en 1820 et s’installa au 22, rue de la Planche (l’actuelle rue de Varenne).

Il exposa au Salon pour la première fois en 1822 avec La Barque de Dante ; si la toile qui se trouve aujourd’hui au Louvre fut achetée par l’État (moins cher que Delacroix ne la vendait), les réactions quant à son style furent partagées : la vieille garde détesta (sauf le baron Gros (1771-1835), qui était lucide quant à l’évolution de la peinture[9]), mais les critiques plus jeunes apprécièrent sa contribution.

Il est à noter qu’il était en retard et utilisa un vernis qui abima la toile (il eut l’autorisation de la restaurer lui-même en 1860). Il commit de nouveau la même erreur avec La Liberté guidant le peuple en 1830 ; cette toile fut récemment sauvée par les équipes du Louvre.

Toujours en 1822, sa sœur se retrouva veuve et il l’accueillit chez lui, ainsi que son neveu, Charles de Verninac (1803-1834).

            En 1823, il retourna rue de Grenelle, mais au 114 cette fois-ci.

Tout comme Géricault qui s’inspirait de faits d’actualité, Delacroix peignit Scènes des massacres de Scio, qu’il présenta au Salon de 1824 afin que le public n’oublie pas le massacre d’avril 1822 commis par les Turcs sur la population de l’île de Chio[10].

            S’il connaissait ses classiques latins et grecs, il se révéla aussi philhelhène et connaisseur en littérature étrangère : l’épisode choisit pour sa première toile n’est pas l’un de ceux repris par tant d’autres artistes qui ne connaissaient pas vraiment l’œuvre de Dante et son séjour en Angleterre l’initiera à Shakespeare dont le travail parlait à son imaginaire et sa sensibilité Romantique. Il connaissait aussi la littérature allemande.

            En 1827, certains critiques assassinèrent La Mort de Sardanapale, mais Victor Hugo (1802-1885), encore une fois, défendit cette œuvre.

            En 1830, Delacroix se trouva au cœur de la Révolution des Trois Glorieuses (du 27 au 29 juillet) qui lui inspira La Liberté guidant le peuple qu’il présenta (vernie trop vite) au Salon de 1831.

Ce fut en 1831 qu’il fut décoré de la légion d’honneur. Thales Fielding ajouta alors cette décoration à sa toile, mais nous ne savons pas exactement à quelle date.

            En 1832, il séjourna au Maroc, en Algérie et en Espagne. Il y trouva l’inspiration pour de très nombreuses toiles.

            En 1833, il rencontra chez un amis une domestique bretonne, Jeanne-Marie, dite Jenny, Le Guillou (1801-1869) qui entra à son service environ deux ans plus tard et qui fut son intendante, garde du corps, infirmière et amie jusqu’à sa mort.

            Il reçut de nombreuses commandes de l’État, ce qui l’occupa pendant des années (notamment la décoration de la bibliothèque du Sénat et de la bibliothèque de l’assemblée nationale).

            En 1839, il se rendit en Belgique et en Hollande.

            En 1842, il fut gravement malade.

            Le 5 juillet 1846, il fut promut officier de la légion d’honneur ; Thales Fielding n’était plus de ce monde pour modifier la décoration de son ami.

            L’avènement de la République ne lui fit pas perdre ses contrats et, en mars 1850, il fut chargé de décorer la partie centrale du plafond de la galerie d’Apollon au Louvre. Cette année-là, il retourna en Belgique et Hollande et visita aussi l’Allemagne.

             En 1855, il présenta une rétrospective de son œuvre lors de l’Exposition universelle (à cette occasion, Charles Baudelaire (1821-1867) écrivit un bel éloge du style de Delacroix) et il fut promu commandeur de la légion d’honneur.

            En 1856, il s’installa 6, place de Furstenberg (où se trouve son musée aujourd’hui).

Après neuf candidatures, il fut enfin élu à l’Institut en 1857. Il pensa rédiger un Dictionnaire des Beaux-Arts, mais il tomba gravement malade en fin d’année (en juillet 1858, il n’était pas encore complètement remis). Il parvint à participer au Salon en 1859 – pour la dernière fois ; il retomba malade en janvier 1860.

            Atteint de tuberculose, son état se dégrada en 1863 à partir de juin et à 6 heures[11], le 13 août, il s’éteignit en tenant la main de sa fidèle Jenny à qui il légua de nombreuses choses. Ce fut Jenny Le Guillou qui décida de faire éditer le journal que Delacroix avait tenu, parfois pas très régulièrement.

Il repose au cimetière du Père-Lachaise et sa fidèle Jenny l’y rejoignit, selon la volonté du peintre, en 1869.

 

Sources :

Myrone (Martin), Drawing after the Antique at the British Museum - Supplementary Materials: Biographies of Students Admitted to Draw in the Townley Gallery, British Museum, with Facsimiles of the Gallery - Register Pages (1809 – 1817) [téléchargeable ici]

https://www.britishmuseum.org/

https://www.assemblee-nationale.fr/14/evenements/delacroix.asp

https://www.musee-delacroix.fr



[1] : Les notices du musée Delacroix font naître Fielding dans le Yorkshire, comme son père et certains de ses frères, mais cette information est incorrecte. Il est vrai qu’il est plutôt compliqué de trouver une mention du baptême de Thales.

[2] : Tous les enfants Fielding furent artistes. Cinq fils sont mentionnés dans le Volume XVIII du Dictionary of National Biography édité par Leslie Stephen en 1885, mais seuls les quatre peintres y sont nommés : Theodore Henry Adolphus (1781-1851), Anthony Vandyke Copley (1787-1855), Thales et Newton Smith (1799-1856). Le cinquième frère s’appelait Felix F.F.R. Fielding (1784 ?-1853) ; nous n’avons trouvé que son nom et ses dates.

[3] : Né à Zurich, en Suisse, son nom était Füssli. Son père, Johann Caspar, était peintre ; malgré l’intérêt d’Henry pour la peinture, il le poussa vers la religion et Henry fut ordonné à vingt ans. Il changea de carrière peu après et, en 1764 à Londres, il rencontra le premier président de la Royal Academy, Joshua Reynolds qui l’encouragea. Ce fut à Rome, en poursuivant son apprentissage, qu’Henry italianisa son nom en « Fuseli ». Il repassa brièvement par Zurich, mais à partir de 1779, il travailla principalement en Angleterre.

[4] : La « British Institution for Promoting the Fine Arts in the United Kingdom » était une institution londonienne privée qui fut fondée en 1805 et fermée en 1867. Son but était de promouvoir les artistes vivants ou morts ; c’était une institution plutôt élitiste. Une école gratuite pour de jeunes étudiants fut ouverte et des prix de 50 £ ou 100 £ furent distribués dès 1807.

[5] : Les différentes sources que nous avons consultées ne concordent pas sur l’année de son installation à cette adresse et certaines donnent 1819 ou 1820.

[6] : Cette somme correspondrait à près de 44 000 £ en 2025. Ce salaire correspond à ce qui est proposé sur certains postes d’enseignement aujourd’hui, mais, en 1836, c’était un bon salaire.

[7] : Elle était la fille de Jean-François Œben (1721-1763), qui était l’ébéniste de Louis XV. Sa mère, Marguerite van der Cruse (1731-1775), épousa Jean Henri Riesener et leur fils, Henri François (1767-1828) devint peintre.

[8] : Mis à la retraite à la Restauration, il se retrouva « demi-solde » et ne toucha plus que la moitié de ce qu’il gagnait sous l’Émpire.

[9] : La fin de sa vie pourrait constituer un épisode des « horreurs de l’Histoire » : de cinglantes critiques, alors qu’il se rapprochait du style Romantique, et des problèmes personnels finirent par le pousser au suicide.

[10] : Aussi studieux que Géricault, Delacroix avait lu les Mémoires du colonel Voutier sur la guerre actuelle des Grecs, publiés en 1823 par Olivier Voutier lui-même et il avait déjeuné avec lui le 12 janvier 1824. Cette rencontre est mentionnée par Delacroix dans son journal.

[11] : C’est l’heure indiquée sur l’acte de décès (n° 1804). François-Honoré de Verninac, président du tribunal civil de Tulle et l’avoué Eugène Legrand firent la déclaration à la mairie (à l’époque, il était rare qu’une femme se charge d’une déclaration et, aux yeux du monde, Jenny n’était que la domestique).

Des nouvelles de Clio (bulletin #4)

            Dans ce bulletin, nous vous proposons :

 

* Un podcast de l’Institut du monde arabe où l’ancienne journaliste reconvertie dans l’humanitaire Assia Shihab discute avec l’historien Pierre Filiu de la situation à Gaza en Palestine occupée.

* Les historiens du XIXe siècle auraient-ils mal traduit leur Platon (et leur dramaturges !) ? ou étaient-ils tout simplement très misogynes ? À vous de voir, mais ce qui est certain, c’est que dire que seuls les hommes étaient acteurs (ou spectateurs) en Grèce dans l’antiquité est erroné (article en anglais).

* Rhodopis est-elle l’ancêtre de Cendrillon ? À vous d’en juger… (article en anglais).

* Si vous vous demandez quel est le lien entre la guerre de Troie et Héracléion, la réponse (en anglais) est là.

* L’importance de la bataille des Thermopyles est expliquée ici (en anglais).

* Connaissez-vous l’explorateur Scylax ? (article en anglais)

* Après l’éruption du Vésuve, certains Pompéiens sont retournés vivre sur les cendres de leur cité (jusqu’au Ve siècle de notre ère, en fait). Aujourd’hui, les archéologues prennent le temps d’explorer toutes les couches du site et ont fait d’importantes découvertes (article en anglais).


 

Curiosités de musée : Albertine de Christian Krohg

            Dans l’exposition consacrée à Christian Krohg (1852-1925) au musée d’Orsay, il y avait un coin de salle réservé à plusieurs toiles en lien avec un roman écrit par Krohg lui-même : Albertine. Cette histoire fut publiée le 20 décembre 1886 – le 21 décembre, le roman était interdit par le ministre de la justice et saisit par la police.

            Krohg était né dans une famille d’hommes d’état. Son grand-père, Christian, lui aussi (1777-1828), fut ministre et conseiller d’état et son père, Georg Anton (1817-1873), était homme d’état et légiste. Georg Anton envoya d’abord son fils à l’université de Christiania[1] afin d’y étudier le droit, mais il était écrit qu’il ne suivrait pas la voie familiale après avoir obtenu son diplôme et il apprit la peinture en Allemagne, à Karlsruhe.

            Krohg devint peintre, mais il fut aussi illustrateur, journaliste et écrivain, ce qui nous ramène à Albertine dont un exemplaire était présenté à gauche d’une gigantesque toile qu’il peignit afin de représenter une des scènes du roman : Albertine dans la salle d'attente du médecin de la police (peinte entre 1885 et 1887, ce qui montre qu’il avait prévu une sorte de marketing/promotion autour de son roman, en plus des illustrations qui y sont contenues).

            Krohg, même s’il venait d’une famille privilégiée, était tout à fait conscient des injustices sociales ; il les dénonçait dans ses toiles et dans ses écrits.

 Albertine dans la salle d'attente du médecin de la police (1885-1887)
 
Exemplaire d'Albertine exposé au musée d'Orsay

            Inspiré par quelques rencontres et par divers récits qu’il avait entendu au sujet de jeunes femmes perdues et abusées, Krohg se mit à écrire Albertine.

L’histoire du roman est celle d’une jeune couturière, Albertine, qui vit dans une petite maison sombre avec sa mère et son frère malade. Sa sœur est tombée dans la prostitution, qui est le problème que Krohg voulait dénoncer, car c’était une plaie pour de nombreuses femmes à l’époque, d’autant plus que la prostitution était légale (mais très réglementée) à l’époque. Albertine est souvent épuisée par son travail et ne sort pas beaucoup car elle trouve que ses vêtements sont trop misérables et elle en a honte. Un jour, elle emprunte le bel imperméable que sa sœur avait laissé à la maison afin de sortir avec une de ses amies, Jossa (Krohg fit le portrait de ce personnage[2] et la toile était présentée à Orsay).

 
Jossa (1887)
 

Un soir, un policier fait boire Albertine et la viole alors qu’elle est inconsciente. La honte d’avoir été violée, puis d’avoir été convoquée au poste de police afin d’être examinée par le médecin de la police, alors que ce genre d’examen est normalement réservé aux prostituées en activité, la traumatise encore plus (c’est cette scène humiliante où la victime d’un viol est une nouvelle fois abusée par des hommes que Krohg peint). En conséquence, Albertine commença alors à se prostituer ; elle finit même par inviter tous les hommes à venir chez elle gratuitement.

Krohg fit de son personnage le symbole de la condition des femmes dont la vie était souvent dure et qui n’étaient vraiment pas protégées par les autorités.

            Ce qui fit réagir la censure et la police, dont les représentants durent ne pas apprécier le rôle littéraire d’un policier imaginaire (qui ne l’était peut-être pas tant que ça) fut la scène finale, où Albertine, qui était une gentille jeune fille, devient une prostituée enragée (à cause du viol commis par un policier, ce que Krohg démontre et répète, car sans ce crime, Albertine serait encore en train de coudre à côté de la fenêtre à petits carreaux, demandant l’heure à sa mère et parlant du temps qu’il fait).

            Si le roman fut interdit, les lecteurs protestèrent vivement et Krohg défendit son œuvre au tribunal – d’abord à l’échelle locale, puis jusqu’à la cour suprême, mais l’interdiction fut maintenue, même si notre auteur expliqua aux juges que la drame vécu par Albertine l’avait été par l’une de ses modèles qui lui avait raconté son calvaire.

En janvier 1887, cinq mille manifestants vinrent protester sous les fenêtres du premier ministre Johan Sverdrup (1816-1892), mais ce dernier refusa d’autoriser Albertine. Il promit cependant de s’attaquer au problème dénoncé par Krohg dans son roman et, quelques années plus tard, la prostitution devint illégale en Norvège.

 

             Il y a eu quelques traductions de ce roman, en suédois et en allemand, au début du XXe siècle, mais pas en anglais ou en français et il est vraiment dommage que le musée d’Orsay n’ait pas fait faire une traduction de cette histoire. Du coup, nous envisageons d’essayer de le traduire en français.




[1] : Oslo, capitale de la Norvège, ne porte ce nom que depuis le 1er janvier 1925. Cette ville s’est appelée Christiania ou Kristiania entre 1624 et 1924. Comme le quartier de « Stamboul », donna son nom actuel, Istanbul, à Constantinople, le faubourg d’Oslo donna son nom moderne à la ville.

[2] : Le modèle était une jeune prostituée surnommée « Anna la brune » (Svart-Anna en version originale). Elle posa aussi pour la grande toile où Albertine doit passer chez le médecin de la police.


Arrogance et vieille broderie

            En vérifiant les liens vidéos de certains de nos articles, nous avons remarqué que celle sur la tapisserie broderie (!) de Bayeux était désormais indiquée comme « privée »… si ce n’est qu’une personne sur Twitter (oui, nous savons, ça a changé de nom, mais le nouveau propriétaire est une buse[1]) a indiqué qu’il lui semblait qu’on avait plus ou moins forcé le musée à ne plus donner accès à cette vidéo où la fragilité de cette œuvre est mentionnée.

- « Pourquoi ? » vous demandez-vous.

Tout simplement parce qu’il est question de prêter l’œuvre au British Museum. Par camion. Ce qui pourrait tout simplement la détruire.

            Vous pouvez trouver des articles et vidéos sur le sujet (le tout dernier a été publié dans The Guardian).

            Du coup, si vous souhaitez signer la pétition, elle est là.


[1] : Oui, nous sommes en mode « Audiard » (version light, parce que notre commentaire est bien pire dans notre tête).

 

Exposition : « Le génie et la majesté » au château de Versailles (jusqu’au 28 septembre 2025)

            Tout comme la semaine dernière, une autre petite exposition a failli nous échapper.


            Vous avez donc jusqu’au 28 septembre prochain afin de visiter « Le génie et la majesté » qui présente le buste de Louis XIV par Gian Lorenzo Bernini - Le Bernin de ce côté-ci des Alpes (1598-1680).


D’autres œuvres accompagnent et éclairent le buste du roi soleil (il y a notamment une petite représentation de Jésus enfant réalisé par Bernini et son fils qui se trouve d’habitude au Louvre).

            Le site du château nous dit :

« Cette exposition accompagne les travaux de restauration en cours dans le salon de Diane depuis octobre 2021 visant à redonner toute sa splendeur au décor peint et sculpté du plafond, des voussures et des dessus-de-porte. Ce salon offre un cadre pensé pour révéler pleinement le lien entre le génie de l'artiste et la majesté de son buste de Louis XIV.

Organisée dans l’appartement de la Dauphine, cette exposition met notamment à l’honneur l’un des chefs-d’œuvre les plus emblématiques des collections du château : le Buste de Louis XIV, sculpté en marbre par Le Bernin lors de son séjour à Paris en 1665.

La première salle présente les principaux protagonistes du voyage du Bernin en France qui vit naître ce que certains historiens de l’art ont considéré être « le plus grandiose portrait baroque ». La seconde salle est centrée cette œuvre du Bernin et les réactions qu’il suscite auprès des artistes français. Ce dialogue entre baroque italien et classicisme français annonce une rivalité artistique qui se prolongera jusqu’au règne de Louis XV.

Ainsi, présenté depuis 1684 dans le salon de Diane, le Buste de Louis XIV, habituellement installé en hauteur et à distance du public, sera accessible de près, offrant une occasion unique d’admirer en détail ce chef-d’œuvre de la sculpture du XVIIe siècle. Il sera exposé à hauteur d’homme, dans une mise en scène qui permet de le redécouvrir dans des conditions proches de sa première présentation au roi en 1665.

L’artiste et l’histoire

Lors de son voyage en France, Le Bernin est au sommet de sa renommée. En 1665, lorsque Louis XIV le convie à Paris, il est alors considéré comme le sculpteur le plus célèbre d’Europe. Si le chantier d'un nouveau Louvre conçu par le Bernin fut voué à l'échec, la réalisation du Buste de Louis XIV, véritable portrait idéalisé du roi, marque ce séjour prolongé, malgré les difficultés liées au choix du marbre et aux nombreuses critiques. Installé d’abord aux Tuileries puis à Versailles, le buste célèbre la grandeur souveraine de Louis XIV, dans une œuvre où l’inspiration artistique dépasse la simple ressemblance pour incarner une majesté intemporelle.

Après un tel succès, Louis XIV passe une nouvelle commande au Bernin d’une statue équestre, mais celle-ci ne reçoit pas le même enthousiasme de la part du roi.

L’exposition revient sur cet épisode marquant où l’art devient un outil de représentation du pouvoir.

Prêts d’exception et contexte artistique

Enrichie de prêts exceptionnels issus d’institutions françaises et internationales, l’exposition permet de retracer le contexte de création du Buste de Louis XIV et le génie du Bernin.

Parmi eux, le portrait du Bernin peint par Giovanni Battista Gaulli (Gallerie Nazionali Barberini Corsini, Rome) et le buste d’Alexandre VII réalisé par Le Bernin (Fondation Palazzo Chigi Zondadari, Sienne) rappellent le succès du Bernin à cette époque et ses liens avec les commanditaires, notamment avec le Pape Alexandre VII. Plusieurs œuvres de la collection de Versailles sont également exposées, notamment Le Progrès des arts du dessin sous le règne de Louis XIV de Nicolas-Pierre Loir, qui érige le roi en figure divine au sommet de la création artistique, et La Gloire de Louis XIV triomphe du Temps de Baldassare Franceschini, qui célèbre l’immortalité du souverain.

Ces œuvres permettent d’explorer les enjeux artistiques et politiques liés à la venue du Bernin à la cour de France. À travers une sélection d’œuvres et de documents, l’exposition met en lumière les personnalités qui ont fait de ce voyage un événement à la fois artistique et politique. L’une des figures clé est Jean-Baptiste Colbert, dont le portrait peint par Claude Lefèbvre en 1666 est déplacé pour l’occasion des Salles Louis XIV dans l’appartement de la Dauphine. 

Cette exposition illustre l’ambition artistique et politique du règne de Louis XIV, et révèle la portée européenne de son dialogue avec les plus grands artistes de son temps. »

            Une fois passé le premier contrôle, allez dans la cour de marbre, juste à côté de la boutique cadeau et passez la porte vitrée.


            Si vous prévoyez votre visite un week-end, vous pourrez aussi visiter la chapelle, la salle du congrès (et les appartements du président) et les appartements du général de Gaulle à Trianon-sous-Bois (n’oubliez pas votre gourde et de très bonnes chaussures).

 

Exposition : « Le Conservateur, le cercueil et la barbe » au Louvre (jusqu'au 15 septembre 2025)

            Tout est possible… En général, nous faisons très attention aux expositions annoncées dans les musées où nous avons la possibilité d’aller, mais il peut arriver que nous mettions du temps à remarquer certains événements qui ne sont pas assez mis en avant.

C’est ce qui est arrivé à ce pauvre Théodule Devéria dont l’exposition au Louvre était tout en bas de page.

            Vous n’avez désormais plus que jusqu’au 15 septembre 2025 afin de vous rendre en salle 337 au Louvre.


La salle 337, c’est un mouchoir de poche qui sert d’entrée au département d’égyptologie. D’ailleurs, l’exposition Le Conservateur, le cercueil et la barbe ne compte que deux vitrines, mais elles rendent bien hommage à la passion et au talent de Devéria.

 


            Le site du Louvre nous dit au sujet de cette exposition :

« Théodule Devéria (1831 – 1871), fils du dessinateur Achille Jacques Devéria et neveu du peintre Eugène Devéria, s’intéresse tôt à l’égyptologie. En 1855 il rejoint le département des Antiquité égyptiennes du musée du Louvre, dont il devient conservateur assistant en 1860.

 

Une grande partie de son activité est consacrée à l’étude des objets provenant du Sérapéum de Memphis, reçus en partage entre la France et l’Égypte après les fouilles de l’égyptologue Auguste Mariette en 1851. Excellent épigraphiste, il maîtrise les écritures égyptiennes et publie le premier catalogue des manuscrits du musée.

 

Au cours de sa carrière, Devéria constitue une documentation d’une richesse extraordinaire. Selon les circonstances il alterne entre photographie, dessin, estampage et relevé manuscrit. L’exposition s’attache plus particulièrement à l’ensemble funéraire de Soutymès, prêtre du dieu Amon au début de la 21e dynastie (1869 – 943 avant J.-C.). Elle montre comment, à partir des documents établis par Devéria, certains éléments dissociés avec le temps ont pu être réunis. »

Des nouvelles de Clio (bulletin #3)

            Dans ce bulletin, nous vous proposons :

 

* Il y a une exposition sur Austen et Turner mentionnée dans cet article en anglais, ainsi qu’une œuvre contemporaine d’une artiste qui a fait ses devoirs avant de se lancer dans le portrait d’un des personnages de Sanditon.

* Si vous vous demandez ce qui est vraiment arrivé à la bibliothèque d’Alexandrie, cet article en anglais répondra à vos questions et vous donnera des pistes de recherche.

* Une tombe étrusque a été découverte et elle avait échappé aux pillards (les quatre occupants de la tombe sont désormais avec une équipe d’archéologues).

* À cette page, vous pourrez lire un article (en anglais) sur le sculpteur grec Yannoulis Chalepas.

* L’évolution de la science (grâce à un spectromètre de masse) peut aider les archéologues à résoudre un mystère en analysant les résidus au fond de jarres d’offrandes. Vous avez le choix entre Live Science et Greek Reporter, en anglais (le sujet a inspiré plusieurs journalistes).

* Le service Eurêkoi de l’Institut du monde arabe a mis en ligne une liste des ouvrages traitant de l’esclavage des musulmans sur le sol européen, et notamment en France.

* De même, si vous vous posez des questions sur les statues égyptiennes qui ont le nez cassé, une liste d’articles a été compilées.


* Les Grecs étaient de grands voyageurs et les archéologues ont trouvé… des passeports (article en anglais).