Louis Nicolas Philippe Auguste de
Forbin (château de La Roque-d’Anthéron, 19 août 1777-Paris, 8 février 1841) fut l’ami, le collègue et le protecteur
de François Marius Granet (1775-1849). Ils furent formés par Jean Antoine
Constantin (1756-1844) à Aix-en-Provence et par Jacques Louis David (1748-1825)
et Jean-Louis de Marne (1752-1829) à Paris.
Lithographie de Jacques
Marie Noël Frémy (1782-1866) d’après une toile de Paulin Guérin (1783-1855)
[Portraits des
personnages remarquables dans tous les genres, dessinés et gravés par J.M.N.
Frémy, d'après les tableaux exposés au Salon, t. II, Paris, 1817, p. 29.]
Le fils de « haut et puissant
seigneur François, Anne, Gaspard, Palamède de Forbin, marquis de la
Barben » (1739-1793) et de « haute et puissante dame Françoise Marthe
de Milan Forbin La Roque » (1747-1810) fut baptisé le 20 août 1777. Son parrain était Louis
Nicolas de Milan Forbin La Roque et il fut tenu sur les fonts baptismaux par
« damoiselle Louise Victoire Duchesnes » (mal orthographié par le
curé en « Duchêne ») qui remplaça par procuration Françoise Gabrielle
de Milan Forbin La Roque de Chantereine, la marraine qui ne put être présente
lors de la cérémonie.
À sa
naissance, il reçut la croix de l’ordre de Malte.
Il
était le sixième enfant d’une fratrie de huit : Joseph Ignace Palamède
(1766-1768), Claude Melchior Joseph (1769-1854) qui fut marquis de
Pont-à-Mousson, Marie Yolande Charlotte (1771-1839), Victor Adrien, Alzéard
(1772-1850), Marie Thérèse Joséphine (1775-1823) et, après lui, Gaspard
Stanislas Charles (17 mars 1779-5 décembre 1779) et Eugénie
Joséphine Adélaïde Louise (1786-1851).
Sa
position dans sa famille l’aurait plutôt destiné à faire carrière dans la
marine, mais il n’avait aucune affinité pour cela ; c’est ce que nous
apprend sa notice autobiographique dans le Portefeuille
du comte de Forbin contenant ses tableaux, dessins et esquisses les plus
remarquables avec un texte rédigé par M. le comte de Marcellus que
son gendre fit publier après sa mort, ainsi que dans la « Notice
historique sur M. le comte de Forbin, lue à l’Académie des beaux-arts le 27 mars 1841, par M. le
vicomte Siméon »
qui fut publiée dans Le Moniteur universel (aussi référencé en « Gazette
nationale ») du 4
avril 1841.
L’enfant fut d’abord confié à une
nourrice jusqu’à ce qu’il soit en âge de commencer son éducation. Il avait un
intérêt inné pour le dessin, mais, grâce à Granet, nous savons également que
son éducation comprenait aussi des leçons de violon.
À la Révolution, sa famille se rendit à Lyon. Ce fut là
qu’il reçut l’enseignement du peintre Jean-Jacques de Boissieu (1736-1810) qui
lui fit aimer la peinture hollandaise et ce fut aussi là que, pendant l’insurrection
qui commença le 31 mai 1793
lors de laquelle le tout jeune de Forbin se battit aux côtés du gouverneur, il
vit ce dernier être blessé (il perdit un bras) et un fidèle serviteur de sa
famille mourut à côté de lui.
Siméon
suggéra que le fait qu’il n’ait pas encore seize ans ait peut-être fait douter
les révolutionnaires qu’il ait participé à la révolte. En revanche, son père et
son oncle furent guillotinés à la suite de ces événements et la famille vit ses
biens saisis.
Mme
de Forbin se retira avec ses enfants à Vienne, dans le Dauphiné. Le jeune de
Forbin dessina les paysages de son exil.
En 1795, Mme de Forbin put enfin rentrer en Provence et
œuvra à récupérer quelques biens.
De
Forbin retrouva Granet et ils passèrent leurs journées dans la campagne et y
entraînèrent Siméon qui débutait en dessin. De Forbin réussit à plaider sa cause
auprès de sa mère et à partir pour Paris où Siméon était déjà ; Granet
parvint à le rejoindre.
Ils
fréquentèrent quelques temps l’atelier de Jacques Louis David, mais le maître
était peu présent et son enseignement était coûteux. De Forbin rejoignit l’atelier
de Jean-Louis de Marne et y fut rejoint par Granet ; si de Forbin
finançait cela, le style de de Marne ne correspondait pas au goût de Granet qui
préféra le Louvre et ses trésors afin de parfaire son art.
Pour la première fois en 1796, de Forbin présenta une toile
au Salon et son travail fut bien accueilli. Il y envoya régulièrement des
toiles jusqu’en 1840.
En 1799, de Forbin se retrouva conscrit et il fut incorporé
au 21ème régiment de chasseurs à cheval. À sa création en 1792, ce
corps d’armée s’appelait les Hussards braconniers et son nom fut changé dès
1793 ; il est l’une des trois unités qui mit fin au Directoire, et donc à
la Révolution en participant au coup d’état du 18 brumaire, an VIII.
Ce
fut aussi en 1799 qu’il épousa, grâce à ses amis, Mélanie Roseline Félicité
(Traveron, 6 mars 1776-Lyon,
5 juillet 1825),
fille du comte de Dortan. La cérémonie eut lieu à Matour le 28 juin 1799. Le 4 mai 1800, à Dompierre-lès-Ormes,
naissait leur première fille : Marie Constance Roselyne Lydia (elle mourut
à Paris le 31 décembre 1863).
En 1802, il partit pour Rome avec Granet et ce fut là qu’il
devint familier des Bonaparte.
Napoléon, cherchant à se donner une légitimité en
s’entourant d’anciens nobles, en 1803, de
Forbin fut nommé chambellan de Pauline Bonaparte, princesse Borghèse
(1780-1825), dont il fut l’amant jusqu’en 1807.
Le 28 décembre 1804, à Lyon, naquit Valentine de
Forbin (elle mourut à Dompierre-lès-Ormes, le 25
janvier 1886).
La même année, il publia son premier ouvrage écrit avec le peintre Pierre Révoil
(1776-1842) : Sterne à Paris,
ou le voyageur sentimental. Comédie en un acte et en prose, mêlée de
vaudevilles. Cette œuvre fut peut-être rédigée
par les deux auteurs, eux-mêmes, mais de Forbin prit l’habitude de dicter ses ouvrages même pendant
qu’on lui rendait visite.
Après avoir quitté
le service de son impériale maîtresse, il reprit alors une carrière militaire
et fut envoyé au Portugal où il servit sous le général Jean-Andoche Junot, duc
d’Abrantès (1771-1813), surnommé « Junot le Tempête ». Ce fut pendant
la première campagne du Portugal qu’il reçut la croix de la Légion d’honneur
pour fait d’armes. Il fit aussi campagne en Espagne.
En 1808, on le trouve librettiste sur le quatuor final du
premier acte du Chevalier de Senanges d’Henri-Montan Berton (1767-1844).
Il contribua, au moins, à une autre œuvre musicale en rédigeant une complainte
historique pour Bozon et Zulbé de Martin-Pierre Dalvimare (1772-1839),
mais la date de publication en est inconnues.
En 1809, il se retrouva en Autriche avec la maréchal
Jean-Baptiste Bessières, duc d’Istrie (1768-1813). Ce fut
aussi vers 1809 qu’il peignit de premières versions de la Prise de Grenade
et Inès de Castro pour Maria-Annunziata, dite Caroline, Bonaparte Murat,
reine de Naples (1782-1839).
Après la signature du traité de Schönbrunn, le 14 octobre 1809, il quitta
l’armée et repartit pour l’Italie. Ce séjour italien sera pour lui l’occasion
d’écrire, en 1823, Souvenirs de la Sicile, suivis
d’un récit intitulé Le Rajah de Bednoure, Histoire indienne et Un
Mois à Venise ou recueil de vues pittoresques, en 1825.
En 1810, de Forbin écrivit Charles
Barimore qui fut pub lié chez Renard, qui était le libraire de son ancienne
maîtresse, la princesse Borghèse ; il s’agit d’une histoire sentimentale
avec en toile de fond des récits de voyages.
Lors de la première Restauration, au
printemps 1814, il rentra à Paris.
Le 6 avril 1816, de Forbin devint membre libre de l’Académie des Beaux-arts. La
même année, il fut nommé directeur des musées royaux, en remplacement de
Dominique Vivant, baron Denon (1747-1825), grâce à la protection d’Armand-Emmanuel
de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu (1766-1822).
Le
peintre et sculpteur Antonio Canova (1757-1822), sur ordre du pape, avait
récupéré au Louvre les toiles et sculptures italiennes, ce qui avait grandement
vidé le musée.
Louis
XVIII (1755-1824) écouta le duc de Richelieu auquel il avait rendu toutes ses
charges et, en 1817, il confia à de Forbin une mission dans le Levant afin
d’aller y récupérer des œuvres dignes de
ce nom pour les musées royaux ; malheureusement, les finances royales
étaient au plus bas et de Forbin ne reçut que 28000
francs pour cette opération, mais cela s’entendait transport compris, ce qui
était insuffisant. D’ailleurs, en 1817, de Forbin vendit à Louis, marquis de
Cordoue (1776-1849), son château de La Roque-d’Anthéron afin d’avoir des fonds
personnels pour son voyage. « Accompagné de l’érudit architecte Huyot, de
Prévost, le
peintre de panoramas, du jeune artiste Cochereau et de
son cousin l’abbé de Forbin Janson, il
quitta Toulon en août 1817 sur la frégate Cléopâtre, et, après un court
séjour dans les ruines d’Athènes, arriva à Constantinople à la lin de
septembre. Au bout d’une quinzaine, il reprit la mer et descendit à Smyrne pour
aller étudier les ruines d’Ephèse. »
Le 29 octobre 1817, ils
partirent pour la Palestine et la traversée fut horrible. L’expédition visita St
Jean d’acre, puis ils partirent pour Jérusalem le 12 novembre par les terres. Le
25 novembre, ils quittaient Jérusalem pour Jaffa, puis Gaza, puis l’Égypte. Là,
ils visitèrent Le Caire, les pyramides et le Sphinx. Ébloui par la beauté d’une
jeune esclave Circasienne, de Forbin faillit l’acheter, mais le marchand
emporta la jeune fille car il n’était pas satisfait du prix proposé par de
Forbin. Il resta plusieurs mois à Louksor jusqu’à l’arrivée de familles de touristes
anglais qui lui furent insupportables. Ils retournèrent à Rosette, puis
Alexandrie. Malgré la vente de son château avant son départ, ses fonds étaient
quand même insuffisants et ils quittèrent l’Égypte pour Marseille où ils
restèrent en quarantaine au Lazaret de la ville.
En 1819, de Forbin publia Voyage dans le Levant en 1817
et 1818, et Louis XVIII lui conféra le cordon de Saint-Michel ; cette
distinction était, avant la Révolution, donnée aux artistes et aux savants et
certains reprochèrent à de Forbin de l’avoir accepté parce que, selon eux, un
noble ne la méritait pas, mais il se défendit ainsi : « Je suis avant
tout, répondit-il, l’enfant de mes œuvres, et je
m’honore d’une distinction qui me place à côté de tant d’hommes de mérite ».
De Forbin parvint à trouver des œuvres pour le Louvre,
notamment en en récupérant dans des musées révolutionnaires ou napoléoniens
dont les lieux étaient rendus à leur usage prérévolutionnaires.
Il
créa le musée Charles X pour les pièces antiques, musée qui fut achevé en 1827,
et le musée du Luxembourg pour les arts contemporains.
Il
enrichit les collections de l’école des Beaux-Arts.
Ce fut
le futur époux de Valentine de Forbin, Lodoïs,
vicomte de Martin du Tyrac de Marcellus (1795-1861),
qui, en 1820, parvint à acquérir l’Aphrodite de Melos pour
la France.
De
Forbin est également celui qui fit acheter Le Radeau de la Méduse pour
le Louvre. Cette toile de Théodore Géricault (1791-1824) fut présentée au Salon
de 1819 ; le sujet faisait polémique, car le capitaine nommé par le roi,
Hugues Duroy de Chaumareys (1763-1841), avait causé la perte du vaisseau la
Méduse et il avait ordonné de couper les aussières, ces imposants cordages qui
reliait le radeau de fortune où près de cent cinquante personnes avaient pris
place après que l’équipage ne parvint pas à libérer le navire du banc où il
s’était échoué à cause du capitaine. Le radeau avait initialement été construit
afin d’alléger le navire dans l’espoir qu’il se libérerait, mais il n’en fut
rien et ce furent les marins, les soldats (et une femme) qui y prirent place et
furent remorqués vers la terre. Malheureusement, la mer était mauvaise, la
terre à près de soixante kilomètres et le radeau était remorqué par les quatre
canots de la Méduse et une des deux chaloupes qu’elle avait. De Chaumareys
décida de se sauver et abandonna les occupants du radeau à une mort quasi
certaine. Le récit des quelques survivants glaça d’effroi l’opinion publique,
mais le sujet fascina le jeune Géricault qui travailla avec certains des
survivants afin de s’assurer que son travail serait authentique ; il alla
jusqu’à emprunter des morceaux de cadavres à la morgue de l’hôpital Beaujon et
a demander à trois survivants (le chirurgien Henri Savigny, le géographe
Alexandre Corréard et le charpentier Valéry Touche-Lavilette) de l’aider à
fabriquer une réplique du radeau dans son atelier. La taille de la toile de
Géricault était en général pour des sujets d’Histoire, mais pour des sujets
respectables, pas pour une tragédie où les survivants durent se livrer au
cannibalisme afin de survivre. Le jury du Salon renomma cette œuvre, Scène
de naufrage, afin de ne pas froisser le roi, mais celui-ci admira cette
gigantesque représentation. Il fut l’un des rares et, si Géricault parvint à
rentabiliser son travail en la présentant en Irlande et en Angleterre, il ne
parvint jamais à la vendre. À sa mort, son grand ami, Pierre-Joseph
Dedreux-Dorcy (1789-1874), avait acheté la toile pour six mille cinq
francs ; il accepta de la vendre à la France, pour le même prix, par
l’intermédiaire de de Forbin qui savait que cette toile était importante, à la
seul condition qu’elle fut immédiatement accrochée au Louvre, ce que de Forbin
accepta sans réserve.
Ce fut
lui, aussi, qui fit acheter L’Enlèvement des Sabines de David.
Bref,
de Forbin avait un instinct très sûr en matière d’acquisitions.
En 1828, il eut un accident vasculaire cérébral ; il
n’en mourut pas, mais cela eut des conséquences sur sa santé jusqu’à la fin de
sa vie. Fayot fut très critique quand aux œuvres créées par
de Forbin après ses premiers ennuis de santé, mais Fayot loua la bienveillance et les conseils que de Forbin
prodiguait aux artistes. Même son ami Siméon critiqua les transformations que
de Forbin infligea à certaines de ses bonnes toiles finies parce qu’il ne
voyait plus que son talent avait grandement diminué depuis l’attaque. Louis-Philippe
(1773-1850) lui laissa officiellement sa charge de directeur, mais c’était un
de ses assistants, Alphonse de Cailleux (1788-1876), qui gérait les musées après son attaque.
Grâce à de Forbin, un grand prix de
paysage historique fut créé à l’école des Beaux-Arts.
Le 12
février 1841, il eut une nouvelle attaque qui le paralysa et dont
il mourut onze jours après. Ses filles étaient auprès de lui ; elles étaient
à Paris et s’étaient précipitées à son chevet, mais elles ne purent lui
apporter que du réconfort. Son état était désespéré.
La conclusion revient à son ami Siméon : « Je n’ai plus, messieurs,
à vous dire qu’un mot pour achever de dévoiler tout ce que M. de Forbin avait
de bon et de noble dans le cœur. L’amitié qui nous unissait depuis notre
enfance ne s’est point refroidie pendant un demi-siècle, et dans cette longue
période d’années que d’évènements ! que de catastrophes diverses ! J’ai eu
aussi des jours de malheur.
C’est alors que son attachement éclatait avec le plus de force et qu’aucun
sacrifice n’eût semblé difficile à son amitié.
Les artistes qui l’ont connu dans l’atelier, savent s’il
était bon camarade! ceux qui ont eu des relations avec lui, lors qu’il a été en
position de les obliger, ont vu avec quelle chaleur il s’occupait de leurs
intérêts, avec quelle bienveillance il encourageait les jeunes talents.
Toujours affable, il n’est personne qui n’ait eu à se louer de son accueil. On
ne le quittait pas, ai-je entendu dire à l’un de vous, sans emporter une grâce,
une espérance ou une consolation ; et cependant il n’a pas échappé plus qu’un autre
aux reproches injustes de quelques mécontents. Les gens en place ont la
disposition de quelques faveurs, mais ils sont malheureusement obligés d’en
refuser beaucoup plus qu’ils ne peuvent en accorder. Il est bien
rare qu’on leur tienne compte des difficultés de leur situation. Trop souvent
on leur sait peu de gré de ce qu’ils font, et on se plaint de ce qu’ils ne
peuvent pas faire, comme s’ils ne le voulaient pas.
Combien n’a-t-il pas été dédommagé de ces ennuis par la
considération et rattachement qu’il trouvait, messieurs, parmi vous et chez le
plus grand nombre des artistes. Leur affluence à ses funérailles a été son plus
bel éloge et en dit plus que de vaines paroles. Ah! s’il nous est donné, après
ce terrible passage qu’on nomme la mort, d’avoir encore quelque sentiment de ce
qui se passe ici bas, M. de Forbin a sans doute trouvé dans ce dernier et
touchant hommage, la plus douce récompense de ce qu’il a fait pour les arts et
de son affection pour ceux qui les cultivent ».